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Image L'Equipe 21

Ancien journaliste au Parisien et ex-directeur des magazines de sports sur Canal +, Karim Nedjari vient de publier « La nuit des maudits » aux éditions Fayard. Un ouvrage qui vous emmène à Clairefontaine le 22 mai 1998 lorsque Aimé Jacquet écarte six joueurs de l’équipe de France qui deviendra championne du monde un mois et demi plus tard. Il vous raconte également le destin de ces six joueurs qui sont restés dans l’ombre de France 98. Retour vingt ans en arrière, à la veille du Mondial organisé en France, avec cette superbe interview de Karim Nedjari pour Foot d’Avant.


Karim Nedjari, pourquoi avez-vous écrit ce livre « La nuit des maudits » ?
Il y a 20 ans avec Le Parisien, nous étions à l’origine de la révélation de la liste des 22 sélectionnés pour la Coupe du Monde 1998. Je suis resté marqué par le destin de ces six hommes qui ont quitté Clairefontaine la nuit, dans l’anonymat. Ils ont quitté précipitamment cette aventure qui s’est conclue par un titre de champion du monde qui a mis 3 millions de personnes dans la rue, qui a permis à 22 joueurs français de devenir des héros, d’obtenir la Légion d’honneur, d’être aux bras des plus beaux mannequins et de signer les plus gros contrats. J’ai donc voulu m’intéresser à ces six joueurs qui sont restés dans l’ombre et qui n’ont pas pu réaliser leur rêve d’enfant.


Hormis Nicolas Anelka, vous avez rencontré les joueurs bannis de 1998 pour écrire votre livre. Parmi eux, qui vous a semblé le plus marqué 20 ans après ?
Chacun d’entre eux a un côté touchant. Quand je rencontre Sabri Lamouchi à Rennes, je sais que l’entretien peut se terminer à tout moment car je vais voir un homme pour lui parler du pire moment de sa vie. Surtout que Sabri Lamouchi a passé trois ans de dépression, c’est dur de l’avouer pour un sportif de haut niveau. J’ai toujours une affection particulière pour Ibrahim Ba. C’était un peu le Kylian Mbappé de l’époque, même si Ibrahim Ba ne jouait pas au même poste que le Parisien (ndlr : Ibrahim Ba jouait milieu de terrain). C’était une star absolue. Il venait de Barbès et jouait au Milan AC, il y avait plein d’affiches de lui dans tout Paris. Il avait un avenir tout tracé. J’ai également été touché par l’histoire de Pierre Laigle que je connaissais mal. Il est issu d’une famille de huit enfants dans le Nord. Ses frères et sœurs travaillent à l’usine. Lui, c’est tout une histoire qui s’est effondrée. Quant à Martin Djetou, c’était le futur Marcel Desailly. Il avait des avances du FC Barcelone et de la Juventus Turin et il a fini à Schiltigheim dans un club amateur en Alsace. So Foot a très bien résumé l’histoire de ces hommes en parlant de mon livre : « c’est comme quelqu’un qui rêve d’épouser la plus belle femme du monde mais elle part la nuit la veille du mariage ». On ne peut pas se remettre d’une telle blessure. Ça touche dans l’intimité mais aussi les gens qui vous entourent et qui vous aiment.


« Quand Lionel Letizi est arrivé au PSG en 2000, il s’est rendu compte qu’il fallait être bon sur le terrain mais aussi accepter les règles du jeu des médias : donner la bonne interview, avoir la bonne note, être copain avec le journaliste influent »


Concernant Lionel Letizi, qu’est-ce qui le condamne : sa bourde en Russie en mars 1998 ou le fait qu’il ne se mette pas assez en avant dans les médias ?
Lui-même le dit : sa bourde en Russie va lui coller à la peau alors qu’il fait une superbe saison 1997/98 et termine vice-champion de France. Lui joue à Metz à ce moment-là et il est loin du cercle médiatique parisien. Il ne se rend pas compte que cela va lui coller une image de joueur fragile. Quand il est arrivé au PSG en 2000, il s’est rendu compte qu’il fallait être bon sur le terrain mais aussi accepter les règles du jeu des médias : donner la bonne interview, avoir la bonne note, être copain avec le journaliste influent. Aujourd’hui, Lionel Letizi est devenu entraîneur des gardiens à Nice et leur rappelle que la lumière médiatique est très importante.


Lors du chapitre sur Martin Djetou, il y a cette scène hallucinante que vous racontez : quelques minutes avant d’être appelé dans le bureau d’Aimé Jacquet, c’est lui qui console Emmanuel Petit qui pensait faire partie des bannis…
Martin, je pense que c’est quelqu’un de très gentil. Peut-être que dans ce jeu d’élimination permanente, la gentillesse n’est pas une qualité.


« Un club de foot ou une sélection, c’est une meute de loups. Une meute de lions. Il y a des mâles dominants et il ne faut pas s’asseoir là où ils sont. Martin Djetou ne pensait pas avoir fait du mal (en prenant la place de Marcel Desailly à table) mais ce petit détail a pu faire une grande différence à la fin »


Il y a aussi cette anecdote que vous racontez : Martin Djetou s’assoit à la place de Marcel Desailly à table et l’ex-numéro 8 des Bleus ne se prive pas de le reprendre…Pensez-vous que cela a joué en sa défaveur ?
Un club de foot ou une sélection, c’est une meute de loups. Une meute de lions. Il y a des mâles dominants et il ne faut pas s’asseoir là où ils sont. Martin ne pensait pas avoir fait du mal mais ce petit détail a pu faire une grande différence à la fin. Ce type de détail est aussi important que les performances sur le terrain.


Concernant Pierre Laigle, vous évoquez son côté plus renfermé. Cela lui a-t-il porté préjudice ?
En écrivant ce livre, j’ai obtenu une révélation concernant Pierre Laigle. Pourtant j’ai passé 17 ans au Parisien : au moment où il brille à Lens, il est en contacts avancés avec le Paris-Saint-Germain et il doit rencontrer Michel Denisot. C’est l’époque où Michel Denisot s’occupe aussi du festival de Cannes. Ils avaient fixé un rendez-vous une fois l’événement terminé. Mais quand Michel Denisot revient, Lens le vend à la Sampdoria de Gênes alors qu’il aurait pu jouer au PSG, être sous les sunlights, au milieu de l’actualité, obtenir une notoriété, ce qui est important au moment de la liste finale. En Italie, Pierre Laigle n’a pas eu la même visibilité qu’il aurait eu au PSG. Par ailleurs, son côté « porteur d’eau » lui a peut-être desservi et a pu être associé à un manque de personnalité pour le sélectionneur. Aujourd’hui, Pierre Laigle travaille dans l’immobilier près de Lyon et ne veut pas être dérangé.

« Ibrahim Ba a ouvert la porte à la génération BRP : Banlieue, Rap, Playstation. A l’époque, il avait les cheveux jaunes, un jeu virevoltant. Il avait le même charisme qu’un Kylian Mbappé »


Pour Ibrahim Ba, c’était un peu le Kylian Mbappé de l’époque…
Ibrahim Ba a ouvert la porte à la génération BRP : Banlieue, Rap, Playstation. A l’époque, il avait les cheveux jaunes, un jeu virevoltant. Il avait le même charisme qu’un Kylian Mbappé. Il est parti de Bordeaux en 1997 pour rejoindre le Milan AC. Après, tout s’est arrêté pour lui.

Vous relatez également ses différends avec Didier Deschamps et Marcel Desailly quand il jouait en Italie avant la Coupe du Monde…
C’est la même chose que pour Martin Djetou. On est à quelques mois de la Coupe du Monde, Ibrahim Ba défend les couleurs du Milan AC et Didier Deschamps joue à la Juventus Turin. Ils ont un jour une altercation sur le terrain. A la fin du match, ils croisent Aimé Jacquet et Didier Deschamps dit à Ibrahim Ba : « c’est comme ça que tu parles à ton capitaine ». Ibrahim Ba lui a répondu qu’ils ne portaient pas le même maillot et que ce jour-là, ce n’était pas son capitaine. Ce manque d’allégeance fait qu’à un moment donné, lorsqu’il faut choisir entre deux profils, on choisit celui qui est le plus compatible avec le groupe.


« Dans le bureau d’Aimé Jacquet, Sabri Lamouchi a seulement demandé une chose : “est-ce qu’on peut partir ce soir” »


Vingt ans après, Sabri Lamouchi a l’image de celui qui a « tenu tête » à Aimé Jacquet dans son bureau ce fameux 22 mai 1998. Votre livre permet de rétablir la vérité…
C’est la première fois qu’il en parle. Il a eu l’image de celui qui s’est révolté mais en fait pas du tout. Il m’a dit : « j’étais comme les autres, j’étais scotché, cassé en deux, j’avais les jambes flageolantes ». Il a seulement demandé une chose : « est-ce qu’on peut partir ce soir ? » alors qu’Aimé Jacquet pensait que les six joueurs exclus resteraient jusqu’au petit déjeuner le lendemain. Lui et les cinq autres joueurs voulaient fuir ce lieu qui était devenu maudit.


Concernant Nicolas Anelka, vous racontez dans votre livre qu’il déclare vouloir passer son permis de conduire suite à cette exclusion. Pensez-vous que c’est un vrai détachement de sa part ou plutôt une protection ?
Nicolas Anelka reste pour moi une énigme. Je l’ai connu au PSG et un an auparavant, il vit le même traumatisme. Au moment où il annonce son départ pour Arsenal, le PSG le vire. Il prend un taxi et repart à Trappes. Il a toujours eu cette force incroyable et pensé qu’il avait un destin lui permettant d’être plus fort que tout ça. Ç’a été sa force. Mais cela lui a aussi desservi. Il y avait peut-être aussi l’insouciance de l’âge. Peut-être s’est-il dit : « j’ai encore le temps ». Mais cette malédiction va se renouveler de Coupe du Monde en Coupe du Monde. Il n’a pas joué la Coupe du Monde en 2002 car Roger Lemerre a appelé les meilleurs buteurs de Ligue 1, de Premier League et de Serie A, Djibril Cissé, Thierry Henry et David Trezeguet. En 2006, il est aux portes des Bleus mais ne sera pas vice-champion du monde. Et en 2010, il y a ce fiasco à Knysna où il est exclu suite à ses déclarations intempestives qui paraissent à la Une de l’Équipe. Il est reparti d’Afrique du Sud sous sa cagoule tel Dark Vador. Tout ça, il va le traîner à chaque Coupe du Monde.


Propos recueillis par Clément Lemaître

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