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Photo AFP

Au cours d’un magnifique entretien, Roger Boli revient sur sa longue carrière tout en déclarant haut et fort son amour éternel pour le Racing Club de Lens et ses supporters. Interview directe avec l’ancienne flèche du Stade Bollaert.

 


Roger Boli, que deviens-tu depuis l’arrêt de ta carrière professionnelle ?
Je suis agent depuis 2000 et je suis donc toujours dans le foot. En même temps, j’ai monté une académie en Côte d’Ivoire à Abidjan. J’essaie de faire la promotion des meilleurs jeunes en Europe. En ce moment, je vis entre Paris, la Belgique, Abidjan et Lens. Je prends beaucoup de plaisir dans ce que je fais.


Qu’est-ce qui te manque et qu’est-ce qui ne te manque pas dans le foot pro ?
Il n’y a pas grand chose qui me manque vu que je suis toujours dans le monde du foot. Je prie juste pour que mes enfants puissent réussir car j’ai trois garçons qui jouent au football. J’espère qu’ils donneront beaucoup de plaisir aux spectateurs et à moi aussi.


Où jouent tes trois fils ?
Kevin (26 ans) joue à Cluj en Roumanie, Yohan (23 ans) joue à Saint-Trond et le plus jeune, Charles (18 ans), évolue avec la réserve de Lens. Charles joue milieu droit ou derrière les attaquants. Kevin est défenseur central et Yohan est avant-centre. Leur carrière est bien partie mais le plus important est qu’ils continuent de progresser et arrivent à s’affirmer définitivement dans leur club. Pourquoi pas gravir les échelons.


Quel est le principal conseil que tu pourrais donner à tes fils et aux jeunes pour qu’ils réussissent dans le foot ?
Pour réussir il faut d’abord beaucoup travailler. On ne peut pas réussir si on ne fait pas de sacrifices au niveau du travail mais aussi au niveau de sa vie personnelle. Il faut être très attentif à ce qui se passe dans le foot et tout donner pour ce métier qui est formidable mais qui n’est pas facile du tout car il y a une sacré concurrence. Il faut mettre du cœur, beaucoup d’envie et de la détermination sans se poser de questions. Pour réussir ce qu’on a envie, il faut se surpasser. Voilà ce que je pourrais conseiller à mes gamins mais aussi aux jeunes en général.


« Pour moi le foot est un don venu du ciel »

 

Revenons à tes débuts. Comment tu t’es fait repérer dans le monde du foot ?
Ça s’est fait tout bêtement à 16 ans. J’ai accompagné des copains de Romainville (Seine-Saint-Denis) à un de leur match en région parisienne. Ils leur manquaient un joueur devant et m’ont demandé si je voulais jouer. Pourtant je n’avais pas de chaussures. Rien. On m’a finalement prêté des chaussures. Je ne sais pas pourquoi mais ce jour là, j’ai dominé adversaires et partenaires alors que je n’avais jamais joué sur un grand terrain. Jamais. Depuis ce tournoi, ils ont toujours voulu que je revienne. Je suis revenu et je me suis retrouvé l’année d’après à Auxerre. C’est un truc de fou. A l’époque pour moi le foot, c’était Téléfoot mais jamais je n’avais pensé à devenir joueur de foot professionnel. J’ai commencé à prendre les choses au sérieux quand je suis arrivé à Auxerre.


C’est un peu un don venu du ciel ?
Voilà pour moi le foot est un don venu du ciel. Comme je le dis toujours Dieu prévoit un chemin pour tout le monde et il m’avait tracé ce chemin-là. Et j’ai suivi le chemin du Seigneur. Pour moi, avant Auxerre, le foot c’était de l’amusement.


Comment cela se traduisait-il ?
Je me souviens que nous avions eu un match super important pour la première place de notre championnat local contre Melun. C’était en 1981. Nous devions aller à l’entraînement le vendredi après l’école à 18h. Un entraînement que j’avais séché avec cinq ou six coéquipiers car ce jour-là il y avait France-Pays-Bas qualificatif pour la Coupe du monde 1982. Michel Platini avait marqué sur coup-franc, c’était incroyable. Avec les copains, on se disait : « on va dire au coach qu’on était au match, il ne va pas s’énerver ». Finalement, il nous a tous sortis de l’équipe et on a perdu le championnat. Pour moi, avant ce match, rater l’entraînement ce n’était pas grave. Ça m’a fait très, très mal. Je l’ai super mal vécu.


Cette expérience a sûrement été un déclic pour toi ?
Voilà. J’ai compris qu’il y avait une discipline à tenir et qu’il fallait venir aux entraînements. Pour moi c’était fini le temps de l’amusement avec les copains.


« La famille trouvait que c’était plus judicieux d’aller à Auxerre car Guy Roux s’était déplacé »


Comment se sont passés tes débuts à Auxerre ?
C’était difficile. Quand je suis arrivé à Auxerre, j’étais l’un des meilleurs jeunes de ma génération en région parisienne. Mais je n’avais pas encore terminé ma croissance et mon corps a complètement changé donc je suis devenu super lourd. J’ai pris 10 kilos en trois mois. Je n’avançais plus, j’avais perdu toute ma vivacité. La première année a vraiment été galère. J’étais même prêt à arrêter le foot car je n’arrivais plus à jouer, je n’avais plus mon coup de reins. Mais heureusement les dirigeants d’Auxerre ont continué à me faire confiance en me disant : « ne sois pas pressé, les choses vont arriver doucement ». J’ai travaillé d’arrache-pied pour y arriver.


Quels souvenirs gardes-tu de Guy Roux à Auxerre ?
Le jour où il est venu nous faire signer, il savait qu’il n’était pas seul sur le coup. Il l’a joué très fine car nous étions aussi contactés par Sochaux. Je dois avouer qu’au départ nous préférions Sochaux avec Basile car tout le monde savait qu’à cette époque, ce club était renommé pour la formation. Mais à la différence d’Auxerre, Sochaux était trop loin de notre famille. C’est ça qui a joué en faveur de l’AJA. Du coup, Guy Roux et Daniel Rolland sont venus à la maison pour rencontrer notre famille, ils nous ont emmenés au restaurant. La famille trouvait que c’était plus judicieux d’aller à Auxerre car Guy Roux s’était déplacé. Il avait passé tout l’après-midi chez nous, il était même venu à la foire du Trône avant d’aller au Parc des Princes. Ces petits détails ont eu une grande importance.


Quelles étaient tes relations avec Basile à Auxerre ?
Pendant un moment Basile a eu un doute et m’a dit : « c’est mieux que tu ailles à Auxerre et moi à Sochaux ». Guy Roux m’avait dit : « je te veux toi, après si Basile ne veut pas venir, c’est son choix ». Finalement moi l’attaquant et Basile le défenseur central avons signé à Auxerre. Heureusement qu’on était deux car quand je n’étais pas bien Basile a su m’aider. Et vice versa. Ce n’était pas facile de passer d’un coup du monde amateur à stagiaire pro où il y avait une sacré concurrence. A deux, on est plus forts. Pour moi la présence de Basile m’a beaucoup aidé.


Est-ce que parfois Guy Roux pouvait vous reprocher d’être trop souvent ensemble ?
Non jamais. Il comprenait. Guy Roux était très dur mais très psychologue. Il savait qu’on avait besoin de cette solidarité et que c’était notre force. C’était malin de sa part car il savait que ça faisait marcher son équipe.


« Au début j’ai hésité à venir à Lens car le club venait de descendre en D2 »


Que penses-tu de la carrière de ton frère, Basile Boli ?
Elle est exceptionnelle. Quelques minutes avant le but en 1993 en finale de Ligue des Champions avec l’OM, il avait demandé à sortir. Le foot est génial : on n’est pas bien et dans la minute qui suit on devient une idole.


Comment as-tu vécu tes débuts en pro avec Auxerre ?
J’ai joué mon premier match au Parc des Princes à 19 ans. La saison d’après, j’étais souvent dans le groupe, j’ai participé à la Coupe d’Europe. Ça s’est très bien passé, j’ai joué pas mal de matchs et j’ai connu la sélection Espoirs avec Basile. Nous avons vécu des choses intenses. D’Auxerre, je retiens le travail, la discipline, la formation et une bande de copains car on a pratiquement tout gagné avec les jeunes : le championnat de France cadets, la Gambardella, le championnat de France D3, D4. J’ai tout fait dans cette équipe. Et j’ai surtout appris à être rigoureux sur et en dehors du terrain. Ça m’a servi toute ma carrière. A Auxerre, on n’apprenait pas seulement à être joueur de foot mais à construire notre carrière en étant super sérieux. Ça m’a beaucoup aidé.


Pourquoi es-tu parti à Lille en 1988 ?
Au bout d’un moment j’ai moins joué, j’étais souvent remplaçant. Donc j’ai demandé à être prêté et j’ai fait l’objet de nombreuses sollicitations car ces clubs connaissaient mes qualités et l’offre de Lille m’a plu. J’étais dans la continuité, il y avait des joueurs plus âgés. J’ai eu la chance de connaître Abedi Pelé à Lille. Il m’a beaucoup aidé. C’était un grand frère. J’ai réussi à m’épanouir en faisant quelques matchs et en marquant quelques buts.


Tu restes une saison à Lille et tu pars à Lens dans la foulée…
Comme j’ai effectué de bonnes prestations à Lille, Lens m’a sollicité. J’ai hésité car Lens venait de descendre en D2. Ça m’emmerdait de jouer en D2. Mais le projet présenté par Gervais Martel m’avait séduit. Il me garantissait une place de titulaire dans l’équipe et après bien sûr c’était à moi de faire mon trou. Il m’a séduit en me disant que Lens voulait remonter tout de suite et en me parlant du public extraordinaire de Bollaert. La première année n’a pas été une réussite car on n’est pas monté. Mais finalement on a accroché notre place en Première Division en 1991.


« A Lens, je venais en tant que Lillois donc les mecs m’avaient à l’œil »


Quels souvenirs gardes-tu de la montée en D1 ?
C’était exceptionnel. J’ai vécu des moments exceptionnels avec un public exceptionnel. Au début de la saison, nous étions très mal lotis car nous étions derniers de D2. Après l’arrivée de Mustapha El Haddaoui on a fait une remontée extraordinaire. On a gagné tous nos matchs à Lens mais aussi beaucoup de rencontres à l’extérieur. Puis on s’est retrouvé barragiste. On a échoué dans des conditions bizarres contre Toulouse mais on est monté suite au dépôt de bilan de Bordeaux. L’année qui a suivi la montée, heureusement on a réussi à se maintenir avec une belle huitième place.


Comme tu venais de Lille, les débuts à Lens ont-ils été compliqués pour toi ?
Les gens me regardaient bizarrement au départ. Notamment à Bollaert lorsque j’ai touché mes premiers ballons. Je venais en tant que Lillois donc les mecs m’avaient à l’œil. Il ne fallait surtout pas que je me déchire. J’avais la pression. Je savais que je devais m’affirmer très vite. Heureusement j’ai marqué rapidement et ça m’a vachement libéré.


Que retiens-tu de la ferveur du public de Bollaert ?
J’ai été adulé, aimé, respecté. Et vice versa. Les supporters lensois m’ont aidé à me surpasser. Quand les gens sont derrière toi, tu te dois d’être au top. Le public savait que je donnais tout. Entre le public lensois et moi, il y a eu une vraie alchimie. Je me suis vraiment bien senti à Lens qui aura toujours une place importante dans mon cœur.


Quels souvenirs gardes-tu de Gervais Martel, désormais ex président du RC Lens ?
Je suis le premier joueur qu’il a fait venir à Lens. A l’époque il débutait en tant que président. Notre première discussion avant mon arrivée à Lens a duré cinq minutes. Je lui ai dit « OK président, je joue à Lens la saison prochaine ». Le courant entre nous est passé tout de suite. Nous avions envie de réaliser de grandes choses pour le RC Lens. On est resté ensemble sept ans. J’ai senti quelqu’un qui savait très bien ce qu’il voulait, un gars passionné avec de fortes ambitions. Gervais Martel était aussi un supporter des joueurs de l’équipe. Après les matchs, ça lui arrivait de manger et boire un coup avec nous. Il a tout donné pour son club. Gervais Martel était plus qu’un président. C’est un ami.


« Le soldat « Siko » arrivera à sauver Lens »


Quel est ton meilleur souvenir au RC Lens ?
Je pourrais en citer deux : l’année où monte en Ligue 1. C’était extraordinaire. Le public de Bollaert avait été incroyable. J’ai senti le public avec nous dans tous les moments. Rien ne pouvait nous arriver avec ce superbe public. Il y a aussi l’année où je finis meilleur buteur du championnat avec 20 buts en 1993/94. J’avais plané lors de cette saison. Pratiquement tout me réussissait. Tout me réussissait car le public était à fond derrière moi et moi j’étais à fond derrière eux. Ensemble nous voulions réussir quelque chose de grand. Ce titre de meilleur buteur je leur ai dédié. Ma relation avec le public lensois était très, très forte. Il y a aussi mon plus beau but lors de ma première année : une tête plongeante contre Lille au bout de 30 secondes de jeu.


Tu as aussi joué la Coupe d’Europe avec Lens en 1995…
C’était exceptionnel aussi. Ce club-là respire le foot. Le public lensois n’attendait que ça après avoir vécu la D2. Avec nous, ils ont pu vivre cette expérience de la Coupe d’Europe. C’était super. Le premier match contre Beggen, un club du Luxembourg m’a marqué. L’engouement était tellement incroyable qu’on avait l’impression de jouer contre le Real Madrid. Au match retour, les supporters lensois ont rempli leur stade, c’était de la folie. Honnêtement, ce sont des moments inoubliables. C’est dingue cette passion et elle nous a fait vivre des choses incroyables.


Quand on pense à toi à Lens, on pense aussi à ton association devant avec Joël Tiehi…
Oui bien sûr. Nous avons marqué beaucoup de buts avec Joël ce qui a permis de qualifier l’équipe en Coupe d’Europe. Nous avons effectué un boulot énorme. Joël m’a bien épaulé devant, c’était un attaquant de grande classe. Avant de venir chez nous, il avait réalisé une grande saison avec Le Havre et c’était très positif pour nous qu’il signe à Lens.


Aujourd’hui Lens est en bas de tableau de Ligue 2. Comment vis-tu cette situation ?
Je ne le vis pas bien. Je n’ai pas très bien compris le recrutement effectué l’été dernier par Lens. Après il ne faut pas s’étonner que le début de saison soit pourri. Mais la venue d’Eric Sikora va apporter un plus à l’équipe. Il faut être patient. Le soldat « Siko » arrivera à sauver Lens et j’espère que cela se fera le plus rapidement possible.


« Au Havre, Lens me manquait »


Es-tu inquiet du début de saison catastrophique de Lens ?
Ce n’est pas très bon. Ce club ne mérite pas ça. J’espère que les dirigeants lensois feront très attention. Il y a un potentiel à Lens. Le RC Lens mérite du respect. Il faut arrêter de jouer avec ce club.


Es-tu toujours en contact avec des supporters lensois ?
Oui je suis toujours en contact. On est toujours à fond derrière le club. J’espère de tout cœur que les joueurs lensois vont se reprendre rapidement.


Penses-tu que le dernier match à Lens la saison passée, où le RCL a loupé la montée à quelques secondes près, pèse toujours sur le club et les joueurs ?
Non. Ce dernier match est à oublier. C’est surtout ce début de saison qui est incompréhensible. Il n’y avait pas grand chose à changer car l’an dernier, on a raté de peu la montée. Il y avait peut être un ou deux réglages à faire. Mais de là à tout changer…Je n’ai pas compris. Je supporte toujours le RC Lens. C’est mon club.


Revenons à ta fin de carrière. Pourquoi pars-tu au Havre en 1996 ?
Parce que je ne jouais plus beaucoup. Peut-être que le moment était venu de partir. Même si je pense, avec le recul, que j’aurais dû rester quand même parce que j’avais encore une année de contrat à Lens. Mais comme je voulais tellement jouer, je voulais voir ailleurs à ce moment-là. La saison d’avant à Lens j’avais joué une vingtaine de matchs alors que j’étais habitué à en jouer 35 ou 38 et là j’étais vexé. Au Havre, je me souviens du président Hureau que j’aimais beaucoup. C’est un ami. A l’époque il y avait des jeunes joueurs comme Vikash Dhorasoo. C’était pas mal. Mais Lens me manquait.


« J’aimerais revivre les moments très chauds que j’ai connus à Bollaert »

 

Quel bilan fais-tu de ta fin de carrière ?
Si c’était à refaire je serais peut-être parti plus tôt en Angleterre. Après Lens, c’est l’Angleterre qui me fallait. Je me suis retrouvé là-bas, en deuxième division j’ai marqué énormément de buts en pratiquement 6 mois. J’étais chaud bouillant. Le public était aussi chaud (à Walsall puis Bournemouth). Il y a quelque chose qui s’est passé. Mais malheureusement c’était un peu trop tard car quand je suis arrivé j’avais déjà 32 ans.


L’ambiance en Angleterre t’a rappelé les supporters de Lens ?
Ouais. En plus quand on marquait les supporters avaient le droit de rentrer sur le terrain. J’aime bien les ambiances chaleureuses quand tu marques un but. On se retrouve un peu les uns sur les autres. J’aimais cette ferveur.


On a parlé de tes enfants. Mais il y a aussi ton neveu Yannick Boli. Il y avait eu des bruits qui l’annonçaient au Real Madrid à la fin des années 2000. Est-ce que ça ne l’a pas flingué pour la suite de sa carrière ?
Bien sûr que ça l’a flingué. En plus Yannick était très jeune à ce moment-là. C’est un passage de sa carrière qui lui a fait très, très mal. Mais il a fait une superbe carrière quand même. Il a notamment joué à l’Anji Makhatchkala. Aujourd’hui, il est en Chine.


Enfin, souhaites-tu ajouter quelque chose ?
J’espère que Lens va se ressaisir. J’ai envie de revoir rapidement cette équipe le plus haut possible. J’aimerais revivre les moments très chauds que j’ai connus à Bollaert. Entre le public lensois et moi, il y a eu comme une fusion, des choses inexplicables qui ont fait que je suis devenu la personne que je suis actuellement. Je n’oublierai jamais les supporters de Lens.

 

Propos recueillis par Clément Lemaître

 

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