Sélectionner une page
Photo Lyonne

Aujourd’hui entraîneur des U19 à Dijon, Christophe Point a été un joueur qui n’existe plus de nos jours : l’homme d’un seul club, le club de sa ville, le Stade Malherbe Caen. Dans cette interview authentique, Christophe Point vous fait revivre le foot des années 80-90, parle de la formation et donne son avis sur l’évolution de son club formateur. Entretien magnifique.

Christophe Point, que deviens-tu depuis la fin de ta carrière de footballeur professionnel ?
Aujourd’hui, je suis entraîneur des U19 à Dijon et responsable de la pré-formation. Je suis content de retrouver une structure qui me correspond. J’ai terminé ma carrière de joueur en 1995. Ensuite, j’ai entraîné les 15 ans nationaux de Caen pendant deux ans puis l’équipe réserve pendant six mois quand Pascal Théault a pris en charge l’équipe pro. Après 22 ans, mon aventure au Stade Malherbe s’est arrêtée. Pendant quatre ans, j’ai été entraîneur-joueur à Bayeux. Lors des trois années suivantes, j’ai entraîné Avranches avant d’être formateur pendant huit ans à Sedan. Après le dépôt de bilan du club, j’ai fait deux ans à Dijon à la formation puis une année à l’AJ Auxerre. Je suis de retour à Dijon depuis quelques semaines.


Tu as effectué toute ta carrière de joueur dans le même club, le Stade Malherbe Caen. Est-ce que les jeunes joueurs aujourd’hui sont sensibles à la notion de fidélité du maillot ?
Aujourd’hui quand on recrute des jeunes, notamment en Île de France, ils ont déjà joué dans cinq ou six clubs alors qu’ils ont 15 ou 16 ans. A Dijon, je sens de nombreux jeunes sensibles à cette notion d’amour du maillot car les grandes agglomérations ont plus de chances d’avoir des jeunes locaux dans leur école de foot.


Tu fais partie des formateurs qui estiment qu’un jeune joueur a plus de chances de réussir s’il est formé dans un club proche de son environnement familial…
C’est la qualité du joueur qui compte d’abord. Mais c’est vrai que le déracinement n’est pas positif pour un jeune joueur en formation. Après s’il est à deux heures de route de ses parents, ça va. Mais plus, ça devient plus compliqué. Entre deux joueurs qui ont les mêmes qualités, celui qui est plus proche de sa famille a davantage de chances de réussir. Il a moins de traumatismes.


Pendant ta carrière de joueur, pourquoi as-tu porté un seul et même maillot ?
Je pense que l’extérieur me faisait peur. Je connaissais bien le Stade Malherbe et le Stade Malherbe me connaissait bien. Pourtant chaque année quand il y avait des recrues, on me disait que je n’allais pas jouer. Je ne jouais pas les cinq premiers matchs mais pas les trente-trois qui restaient. C’était une source de motivation pour moi de montrer que j’étais aussi capable d’avoir ma place chaque saison. Je n’étais pas le meilleur mais par contre je ne lâchais rien. Après, il y a eu quelques touches mais je ne l’ai su qu’après. Je n’ai jamais eu de contacts directs avec d’autres clubs. J’ai su notamment que Jacques Santini voulait me recruter quand il entraînait Toulouse (ndlr : de 1985 à 1989).


« Je me rappelle des vestiaires de Venoix et de ce couloir particulier. Tu ne pouvais pas croiser un adversaire. A un moment donné, il y en avait un qui devait se tourner pour laisser l’autre passer »


Tu es venu habiter à Caen avec tes parents à 11 ans. Quels ont été tes premiers souvenirs du Stade Malherbe Caen ?
J’habitais dans le quartier de Venoix. Juste à côté du stade. J’y allais à vélo ou à pied. Quand j’étais jeune, Guy Lunel était notre entraîneur et même temps il jouait avec l’équipe première. Donc forcément j’avais les yeux grands ouverts quand il parlait. Ensuite il y a eu Pascal Théault en minimes. En même temps, il était capitaine du Stade Malherbe. Je l’ai retrouvé ensuite sur le terrain à l’âge de 16 ans puis quand il a été l’adjoint de Daniel Jeandupeux et enfin à la formation. Nous étions encadrés par des hommes qui avaient un certain nombre d’années au club.


Quels joueurs de Caen te faisaient rêver ?
A cette époque, il y avait Malick Ndoye, Pascal Théault, Bernard Guyonnet, Yannick Carreau, Philippe Delval ou Alain Douville. Ces joueurs, je les regardais quand j’étais sous les tôles du Stade Venoix. Ce sont mes premiers souvenirs de matchs, entre l’odeur des frites et des supporters caennais qui frappaient dans les tôles. Jouer avec cette ambiance-là me donnait envie.


Comment tu as senti cette atmosphère dans le chaudron de Venoix quand tu étais joueur ?
Je me rappelle des vestiaires et de ce couloir particulier. Tu ne pouvais pas croiser un adversaire. A un moment donné, il y en avait un qui devait se tourner pour laisser l’autre passer. Je me souviens aussi de personnages emblématiques comme le gardien du Stade Venoix, Henri Lelandais, avec son béret. C’était un personnage fort du club. Il nous gardait nos équipements dans des placards entiers : crampons, chaussettes, lacets. Quand on avait un problème, on le suivait. Lorsque Robert Nouzaret est arrivé sur le banc en 1988, il a œuvré pour ré-organiser le club et a demandé à vider une pièce remplie d’armoires pleines de maillots avec des vieux sponsors pour en faire une salle de musculation. Robert Nouzaret a fait un malheureux, mais on a découvert des trésors. Il y avait aussi Yvette qui gérait le club house près de Venoix. Après les entraînements, les joueurs s’y retrouvaient pour boire un coup, jouer au flipper. A Venoix, comme il y avait des levers de rideaux, les spectateurs arrivaient dès 18h30 au stade pour être sûrs de voir le match de l’équipe première.


C’est incroyable le décalage qui existait entre l’environnement un peu amateur du Stade Venoix et son équipe qui jouait en Ligue 1 puis en Coupe d’Europe…
En Ligue 1, l’ambiance était particulière. Le stade n’était pas conçu pour accueillir plus de 11 000 spectateurs. Une fois contre Marseille, il y avait 16 000 personnes dans le stade. Certains étaient même agrippés aux pylônes pour regarder le match. Heureusement, les normes de sécurité ont fait qu’on ne peut plus voir ça aujourd’hui.


« Quand Pierre Mankowski est arrivé sur le banc de Caen en 1983, il a imposé un repas en commun après les matchs. Au début, ça boudait un peu car certains voulaient aller en boîte. Finalement, tout le monde venait manger à la pizzeria. Parfois il y avait des tables de 40 personnes car souvent les femmes de joueurs venaient »


Tu as fait tes débuts avec l’équipe première de Caen à 16 ans. Comment as-tu réussi à t’imposer ?
J’ai joué seulement 4 matchs en D3 à 16 ans pendant les vacances scolaires. Au début, j’étais tout timide. J’attendais que tous les joueurs soient assis pour m’asseoir. Heureusement, ils ont fait ce qu’il fallait pour me mettre à l’aise. A l’époque, il y avait pratiquement que des joueurs de l’agglomération caennaise ou des Normands. Le premier gros chamboulement est arrivé quand on est monté en Ligue 1 en 1988. Treize joueurs sont arrivés et onze d’entre eux sont repartis l’été suivant.


Est-ce que le fait d’avoir une forte identité locale dans le groupe rapprochait davantage les joueurs ?
Oui tout à fait. Il y avait vraiment une bonne ambiance. Quand Pierre Mankowski est arrivé sur le banc de Caen en 1983, il a imposé un repas en commun après les matchs. Au début, ça boudait un peu car certains voulaient aller en boîte. Finalement, tout le monde venait manger à la pizzeria Napoli sur le port de Caen ou à Amalfi. Parfois il y avait des tables de 40 personnes car les femmes de joueurs venaient. Ces repas ont renforcé notre solidarité. Après, ce n’est pas une garantie non plus. Quand Caen s’est qualifié pour la Coupe d’Europe, il y avait deux groupes assez marqués au sein de l’équipe et cela ne nous a pas empêchés de réaliser de belles choses.


Quels souvenirs gardes-tu de Pierre Mankowski quand il entraînait Caen ?
Je me souviens d’un regard qui en disait souvent très long (rires). Un regard sombre, noir. Quand il te regardait comme ça, tu comprenais que ça n’allait pas. Plus sérieusement, j’en garde un excellent souvenir. C’est lui qui m’a fait confiance, son discours était positif pour nous mettre dans les meilleures conditions. On a vécu des moments très forts en Coupe de France, et avec ces montées en Ligue 2 puis en Ligue 1 avant qu’il parte rejoindre les Haut-Normands (rires). J’ai toujours été sensible à ce que les différents entraîneurs de Caen m’ont apporté. Robert Nouzaret n’est resté qu’un an et demi au Stade Malherbe, pourtant il a apporté énormément au niveau de l’état d’esprit et la structuration du club. Daniel Jeandupeux a fait progresser l’équipe en important sa défense en zone.


Comment as-tu vécu cette soirée de juin 1988 quand Caen a validé son ticket en Ligue 1 pour la première fois de son histoire après avoir battu Niort en finale des barrages ?
J’ai ressenti une joie immense. On sortait des barrages qui à l’époque étaient chaotiques. Il fallait remporter cinq matchs pour accéder à la Ligue 1. En effectuant un bon match nul à Niort (1-1), j’avais l’impression qu’il ne pouvait rien nous arriver au retour à Venoix. Nous étions tellement motivés après avoir réussi tous ces matchs. On savait que l’équipe avait les capacités pour monter. Caen a gagné 3-0. A la fin de la rencontre, nous avons fait un tour d’honneur à Venoix. Le champagne coulait à flot. Ces souvenirs resteront gravés à jamais. Puis après les vacances, nous avons découvert le summum français : la Ligue 1. On regarde la télé, on joue au foot, on rêve le soir pour vivre des instants comme ça face aux meilleurs joueurs. Même si on a perdu nos six premiers matchs, nous n’avons rien lâché grâce à notre super état d’esprit. On a toujours lutté, on a toujours espéré et on s’est sauvés deux années de suite lors de la dernière journée.


« Graham Rix est l’un des joueurs qui m’a le plus impressionné à Caen. Le mec était international anglais, ex-capitaine d’Arsenal et il restait à la fin de l’entraînement pour que je travaille mon pied droit sur du jeu long »


Penses-tu que les Anglais Graham Rix et Brian Stein ont joué un rôle important à Caen ?
Ah bah oui. Il fallait juste les voir à l’entraînement pour comprendre. Pourtant quand on faisait des footings le matin, on se retournait et on ne les voyait pas tellement ils étaient loin les Anglais. Au départ, on se disait : « c’est quoi ça ? ». En fait, c’est juste qu’ils n’aimaient pas ça. Ce n’était pas dans leur culture. Par contre, dès qu’il y avait le ballon aux entraînements, ces joueurs étaient des chiens. Et il nous rentrait dans la gueule si on ne se battait pas. C’est la culture anglaise : on ne renonce à rien, on se bat. La force de Robert Nouzaret était aussi d’aller dans cette direction-là. Par rapport au contexte de Venoix : petit terrain, vestiaire étriqué, un stade un peu vieillot, il fallait jouer là-dessus pour ne pas donner envie aux autres de nous dépouiller.


Certains anciens joueurs caennais ont raconté que vous tapiez dans le vestiaire de l’équipe adverse avant de rentrer sur le terrain à Venoix…
Ouais. Il y avait un peu d’intox là-dedans. Puis il y avait ce petit couloir aussi. Nous, on ne bougeait pas. Quand on passait, les autres se tournaient. En plus, il y avait un panneau « Ici c’est Venoix ». Cet environnement et notre état d’esprit faisaient que Caen était difficile à jouer chez lui.


De 1988 à 1995, quels joueurs t’ont le plus impressionné à Caen ?

Graham Rix par rapport à ses performances et son attitude. Le mec était international anglais, ex-capitaine d’Arsenal et il restait à la fin de l’entraînement pour que je travaille mon pied droit sur du jeu long. Il y a eu aussi Jesper Olsen, un international danois qui était tout petit mais qui ne lâchait rien sur le terrain. C’était un chien. Puis en dehors du terrain, c’était un garçon super simple. Je pense aussi à Jean-François Domergue qui est arrivé au Stade Malherbe en 1988 alors qu’il était ex-international français et vainqueur de l’Euro 1984. Mais la force du Stade Malherbe était aussi d’avoir gardé un base importante de joueurs normands. Tout donner pour le club de notre région était primordial pour nous.


Tu as joué les matchs aller et retour de Coupe de l’UEFA Caen-Saragosse en 1992. Que retiens-tu de cette double confrontation ?
La différence d’intensité qui existe entre la Ligue 1 et la Coupe d’Europe. Nous avons eu beaucoup de regrets sur l’ensemble des deux matchs, notamment par rapport au premier à Venoix (ndlr : remporté par Caen 3-2). Caen a fait un match de folie. On l’a mal terminé car on aurait dû finir la partie avec trois buts d’écart. Sur le deuxième (ndlr : défaite de Caen 0-2), l’ex-Caennais Faouzi Rouissi est parti deux fois seul au but depuis notre camp et a été signalé deux fois hors-jeu. Il aurait pu marquer au moins une fois, donc on a des regrets par rapport à ces faits de jeu.


« J’ai écouté le discours du nouveau président, Gilles Sergent. J’ai cru faire mon retour à Caen cette année. Les journalistes m’ont appelé car il a évoqué l’idée de faire revenir des anciens à la formation. Mais les dirigeants du Stade Malherbe m’ont pris pour un con »


Thierry Roland commentait le match pour TF1. Au bout d’un quart d’heure de jeu, il a notamment dit : « avec ce que les Caennais viennent de faire, les spectateurs en ont déjà pour leur argent ». Comment expliques-tu cette telle intensité ?
Le niveau de motivation était tellement important et cette valeur a toujours été le moteur du Stade Malherbe. Moi quand je jouais en D3, on se demandait si j’allais pouvoir jouer plus haut. A chaque fois que je montais d’un palier, je m’adaptais.


C’est toi qui a donné le premier coup de pioche du Stade Michel d’Ornano…
Ouais, en tant que « vieux » Malherbiste. Il y avait les élus et la direction du club. J’ai aussi participé à la campagne d’affichage.


As-tu aimé jouer au Stade Michel d’Ornano ?
Oui, c’est un stade magnifique, bien inscrit dans le quartier. On a joué le match d’inauguration face au Bayern Munich (4-1 pour Caen) en 1993, le stade était plein avec des tifos rouge et bleu. C’était un outil indispensable qui aurait dû arriver un peu plus tôt mais c’était difficile de prévoir car le club a joué quelques fois le maintien après la montée de 1988.


Dans le livre « 20 Légendes du Stade Malherbe Caen », tu as dit que lors de tes dernières saisons à Caen, « l’ambiance était moins familiale qu’auparavant »…
Bah oui, il n’y a qu’à voir aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de Malherbistes. Le constat, il est là. Dans l’encadrement, il n’y a personne excepté mon ami Bruno Gacoin (ndlr : le kiné) et le docteur Schulc. J’ai écouté le discours du nouveau président, Gilles Sergent. J’y ai cru cette année. Les journalistes m’ont appelé car il a évoqué l’idée de faire revenir des anciens à la formation. Mais les dirigeants du Stade Malherbe m’ont pris pour un con.


« Vive le football. C’est une école de la vie »


Actuellement tu es sous contrat avec Dijon. Mais à l’avenir, pourrait-on revoir Christophe Point à la formation à Caen ? Est-ce que tu y crois toujours ?
Non, je n’y crois plus. J’ai écouté le discours de la nouvelle direction qui était de faire revenir les anciens. Je pensais retrouver une place au Stade Malherbe. Visiblement non. Tant que ces dirigeants-là seront en poste, ça sera impossible.


Dans ton palmarès de formateur, il y a pourtant une finale de Coupe Gambardella avec Sedan en 2013 (ndlr : défaite 0-1 contre Bordeaux)…
C’est une déception car le match était réussi. Une erreur nous a coûté la qualification alors qu’on a frappé le poteau d’entrée. Pourtant notre état d’esprit remarquable nous a permis de franchir les différentes étapes. Aujourd’hui, certains jeunes qui ont joué cette finale font une carrière pro.


Enfin, souhaites-tu ajouter quelque chose ?
Vive le football. C’est une école de la vie. Ce sport est hyper enrichissant sur le plan humain.

Propos recueillis par Clément Lemaître

 

Tu es fan du Stade Malherbe Caen ? Découvre cette interview de Milos Glonek juste ici