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L’ancien milieu de poche de l’AS Cannes, actuellement responsable d’une académie de jeunes footballeurs au Viet Nam, revient sur sa riche carrière : de Lyon à Cannes en passant par le Japon, un pays qui l’a marqué à vie, le Servette Genève et Sochaux. Franck Durix rend aussi hommage à Jean Fernandez et Arsène Wenger, deux entraîneurs qui ont beaucoup compté pour lui.

 


Franck Durix, que deviens-tu depuis la fin de ta carrière professionnelle ?
Après la saison 2001/02, ce n’était pas trop mon intention d’arrêter le football. J’avais 37 ans mais je sentais que je pouvais encore jouer pas mal de temps. En 2001, Sochaux ne m’avait pas gardé à cause de mon âge, donc ensuite je suis retourné vivre à Cannes où le club était entraîné par mon ami René Marsiglia qui est décédé, des suites d’une maladie, lors de ma première année au Viet Nam. Du coup, j’ai été voir une séance d’entraînement et ils m’ont demandé de leur donner un coup de main. Le club venait de descendre en National. Nous avons raté la montée lors du dernier match. On avait perdu contre Valence (1-2). Par déception, j’ai dit que j’arrêtais le football puis ensuite plus rien, plus d’appels. Je l’ai mal digéré. Ensuite j’ai complètement zappé le football, j’ai acheté un restaurant. Puis le football m’a manqué. On m’a beaucoup appris et j’avais envie de transmettre mon expérience aux jeunes. J’ai eu l’opportunité de venir entraîner au Viet Nam car j’avais gardé de bons souvenirs de l’Asie. Je suis actuellement responsable d’une académie de football lancée par Jean-Marc Guillou.


On sent que tu as été très marqué par la culture asiatique (Franck Durix a joué au Japon en 1995 et 96)…
Avant de venir, je ne connaissais pas du tout le Viet Nam. J’ai joué au Japon au milieu des années 90 et c’est là où je me suis senti le mieux. Il y a une notion de respect qui est incroyable là-bas. Tu peux laisser tes clés sur ta voiture ou ton porte-monnaie sur la table, les gens vont te les ramener. C’est fabuleux. A l’époque, le football commençait à prendre de l’ampleur et pas mal d’étrangers sont arrivés. Il y avait un bel engouement à ce moment-là.


Comment ça se passe pour toi au Viet Nam ?
Je suis responsable de l’académie. Au début j’ai traversé pratiquement tout le sud du Viet Nam pour effectuer des recrutements. J’ai dû voir 8000 jeunes joueurs de foot pendant trois semaines. Je me régale ici au Viet Nam. Il y a une bonne ambiance. Les gens sont aussi très respectueux. Je suis perfectionniste et les jeunes sont attentifs. Je suis bien accepté ici, mon assistant est un ancien gardien vietnamien de haut niveau. Il a joué à Saïgon (ndlr : Hô-Chi-Minh-Ville), là où nous sommes basés aujourd’hui, et il a beaucoup d’amis dans le monde du foot vietnamien.


Quelle est la vision des vietnamiens sur le football européen ?
Ce sont les Français qui ont appris le football aux vietnamiens il y a environ un siècle. A l’époque, ils connaissaient bien Just Fontaine ou Michel Platini. Mais maintenant, le foot français passe largement derrière le foot anglais. Tous les cafés sont plein quand il y a des matchs de Premier League alors que normalement il n’y a pas grand monde. Ils aiment aussi la Liga. Pour la France, ils suivent davantage les résultats.


Pourrait-on voir bientôt des joueurs vietnamiens arriver en France grâce à ton académie ?
Il y a déjà une autre académie dans le pays qui a déjà formé pas mal d’internationaux. Deux ou trois joueurs pourraient jouer en France. Ici la formation dure à peu près sept ans soit de douze à dix-neuf ans. Au départ, les entraînements se font pieds nus. Moi aussi j’entraîne pieds nus et je me régale car tu sens bien le ballon. J’aurais bien aimé m’entraîner comme ça plus jeune. Les chaussures, ça peut aussi être vu comme un handicap car tu es plus lourd. Pour le toucher de balle, c’est fabuleux de jouer pieds nus. Aux jeunes qui jouent sur du synthétique ou de l’herbe, ça ne leur fait pas mal, c’est une habitude à prendre.Tu as aussi des examens de jongles. Les jongles, c’est hyper important. Ils doivent passer plusieurs séquences et une fois arrivés au troisième degré, ils peuvent porter des chaussures de foot. C’est une récompense de leur travail.


« Je pense que c’est l’argent qui a détruit cette notion de respect »


Combien de jongles doivent-ils faire ?
Tu as douze paliers soit douze sortes de jongles. Tu as le jongle simple : c’est-à-dire 200 jongles du pied droit, 100 du pied gauche, 100 de la tête, 100 du genou droit, 100 du genou gauche et ensuite tu as 25 jongles de l’épaule droite et 15 jongles de l’épaule gauche. Voilà la première épreuve à passer par exemple. Si tu loupes un palier en milieu de parcours, tu repars à zéro. C’est long d’atteindre tous ces paliers et il faut généralement attendre l’âge de 15 ans pour avoir le droit de jouer avec les chaussures.


Revenons à ta carrière. Qu’est-ce qui te manque dans le football professionnel et qu’est-ce qui ne te manque pas ?
Ce qui me manque surtout, c’est la pression des matchs, l’ambiance dans les vestiaires. Ce qui ne me manque pas ce sont les gens arrogants. Par exemple, quand j’ai terminé à Cannes, les jeunes avaient moins de respect qu’à mon époque. Maintenant ils s’enflamment tous. Certains font deux matchs et ont l’impression d’être internationaux. Ça m’a déçu pour ma fin de carrière. Je me rappelle d’une action où je suis tout seul à partir au but et au lieu de cela mon jeune coéquipier frappe de 35 mètres. Je lui ai dit : « tu ne m’as pas vu? » et là il m’a répondu : « si je la mets dans la lucarne, tu m’applaudis des deux mains ». Il avait 18 ans et j’en avais 36. Quand tu entends ça, tu as l’impression d’être sur une autre planète surtout par rapport à ce que j’avais vécu avant.


Tu as débuté à Lyon. C’était comment d’être joueur de l’OL dans les années 80 ?
C’était un peu rétro. Puis il y avait beaucoup de respect. Les jeunes ciraient les chaussures pour les donner aux anciens. A l’époque, c’était normal. Je pense que c’est l’argent qui a détruit cette notion de respect. A l’époque à Lyon, il y avait aussi une superbe ambiance dans les vestiaires avec Henri Zambelli, René Bocchi ou Jean-François Larios. J’en garde vraiment des bons souvenirs. Quand je jouais à Lyon à la fin des années 80, les salaires étaient petits mais il y avait de grosses primes de match. Tandis que maintenant c’est l’inverse. A l’époque, si tu gagnais tes quatre matchs du mois, tu doublais ton salaire grâce aux primes. C’était important car à l’époque je gagnais 2500 Francs. Les primes de match c’était 1500 ou 2500 Francs. Du coup, on avait encore plus envie de gagner les matchs.


Quels souvenirs gardes-tu de l’arrivée de Jean-Michel Aulas au club à la fin des années 80 ?
A l’époque c’était en Ligue 2. J’étais en froid avec lui car j’avais demandé une augmentation car j’avais fini meilleur buteur lors de la première saison qui avait suivi son arrivée. Au club, ils avaient fait venir Eugène Kabongo qui touchait vraiment beaucoup plus que moi et je voulais être réévalué. Jean-Michel Aulas m’avait dit : « Tu as un frigo, tu as une voiture, qu’est-ce que tu veux de plus » ? Cela qui m’a poussé à partir à Cannes qui venait de monter en première division l’année d’avant et qui avait longuement montré son intérêt. Il y a deux trois ans, avant que je parte au Viet-Nam, j’ai été invité à voir des matchs avec Jean-Michel Aulas et Bernard Lacombe à Lyon. J’ai de très bons rapports avec lui maintenant. J’ai une grande admiration pour ce qu’il a fait à Lyon et ce qu’il fait encore. Même ce qu’il fait avec les féminines, c’est énorme.


Comment s’est passé ton transfert à Cannes ?
En Coupe de France quelques semaines avant mon départ, un joueur adverse m’avait cassé la jambe. Je me suis dit : « avec Cannes c’est terminé ». Jean Fernandez qui entraînait Cannes à l’époque m’avait dit qu’il était toujours intéressé. Cannes et Lyon ont trouvé un accord et je suis parti, même si Raymond Domenech et Bernard Lacombe voulaient me garder.

 

« Pendant 6 mois, les supporters de Nagoya ont scandé mon nom pour que je revienne »


Quels sont tes meilleurs souvenirs à l’AS Cannes ?
On a joué deux fois la Coupe d’Europe et j’ai vécu des moments fabuleux. Il y a eu la déception de descendre en 1992 mais on est remonté l’année d’après. La remontée en 1993, c’était un moment magique. J’ai aussi eu la chance de côtoyer des joueurs fabuleux. On avait quand même un sacré milieu de terrain.


Tu as vu l’éclosion de Zinédine Zidane à Cannes. Que pensais-tu de lui à l’époque ?
Je pensais qu’il allait faire une grande carrière. Il avait une grande volonté et c’était vraiment un bosseur. Il passait tout son temps devant le mur à frapper, contrôler le ballon et effectuer des enchaînements. Tout seul. C’est avec le travail que tu progresses. Si tu es doué ok, mais il faut aussi travailler pour percer. Il était très respectueux des anciens, très à l’écoute. A l’époque, il avait déjà son caractère. Il y a eu des matchs où c’était assez chaud. Mais bon après, quel joueur ! A Cannes, j’ai joué au milieu avec Johan Micoud, Zinédine Zidane et Patrick Vieira. C’était pas mal (rires). Ce sont des bons souvenirs.


Pourquoi pars-tu au Japon ensuite ?
Je voulais partir de Cannes car j’y étais depuis sept saisons. J’avais envie de voir autre chose. En 1994, j’avais été élu meilleur joueur de Ligue 1 par France Football pourtant aucun club ne voulait de moi selon mon agent. J’ai alors été approché par Arsène Wenger. Il m’avait dit que cela faisait plusieurs années qu’il voulait travailler avec moi même pendant la période où il entraînait Monaco. Pour moi, aller à Nagoya était une opportunité de travailler pour Arsène Wenger. Je n’ai pas hésité. C’était une aventure motivante de partir au pays du Soleil-Levant. Là-bas j’ai retrouvé aussi Dragan Stojkovic et Gerald Passi. J’ai vécu deux années fabuleuses au Japon. On a fini deux fois vice-champion et remporté la Coupe du Japon (appelée aussi la Coupe de l’Empereur) pour la première fois. Là-bas, les stades étaient plein toute l’année et les places étaient réservées un an à l’avance.


En quoi le football était-il différent au Japon ?
En 1995, le football devenait de plus en plus important et les clubs avaient engagé beaucoup d’étrangers comme Dunga, Daniele Massaro ou Toto Schillaci. Quand on partait à l’hôtel, il y avait une suite pour chaque joueur. C’était du gaspillage et beaucoup de clubs ont été en difficulté. Mais sinon, je me suis vraiment plu là-bas même si ce n’était pas évident pour la famille car on jouait deux fois par semaine et on n’était jamais à la maison. Au Japon, l’engouement des supporters m’a marqué. Il y avait beaucoup de femmes dans les stades. Les enfants n’allaient pas aux toilettes, ils faisaient pipi dans un sac plastique pour ne pas rater une minute de match. Même s’il y avait des tempêtes ou des tornades, les gens allaient quand même aux matchs, ils disaient : « si ça doit arriver ça arrivera ».


Qu’est-ce que tu as aimé dans la vie au Japon en général ?
La zénitude. J’ai vraiment aimé. Si je n’avais pas eu des problèmes familiaux, je pense que j’y serais encore. La nature est magnifique là-bas, notamment à Kyoto. C’est sympathique de voir des gens habillés en kimono et les femmes avec des geishas. Ce pays a un charme fabuleux. Quand il y a la saison des cerisiers, c’est vraiment magnifique. Au niveau du football, j’étais dans de bonnes conditions. Là-bas, ils sont fous du foot. Quand tu es dans une cafeteria ou un restaurant, tu as une queue de 200 personnes pour te faire signer un autographe. C’est de la folie. J’ai même dû me déguiser pour partir du Japon car ils ne voulaient pas que je m’en aille. Pendant six mois, les supporters ont scandé mon nom pour que je revienne. C’est très fort ce que j’ai vécu là-bas.


« Arsène Wenger voulait que je parte avec lui à Arsenal »


Quels souvenirs gardes-tu d’Arsène Wenger ?
C’est un grand Monsieur, pas que par la taille. Avec lui c’était clair, net et carré. Ce n’était pas monsieur discours, discours, discours. Je me suis régalé avec lui et notamment sur le plan tactique. Il voulait que je parte avec lui à Arsenal. Sans mes problèmes familiaux je l’aurais suivi.


Après le Japon tu as joué pour le Servette Genève. C’était comment le foot en Suisse ?
A mon retour en France, le Servette Genève m’a contacté. On est monté, puis on a été champions et on a joué la Coupe d’Europe. J’ai de bons souvenirs de Genève. Avant les matchs, ils mettaient la musique « Vas-y Francky » de Francky Vincent rien que pour moi (rires). Il y avait une superbe ambiance là-bas. Les gens ont aimé mon côté sérieux et travailleur sur le terrain. Après, peut-être que durant ma carrière, je n’ai pas assez parlé.


Si on est un joueur moins médiatique cela peut aussi desservir…
Tout à fait. Je pense que ça m’a desservi. Plein de fois à Cannes on voulait m’interviewer, notamment Téléfoot, mais je refusais.


Pourquoi refusais-tu les interviews ?
Je voulais garder ma tranquillité, je n’aime pas être trop dans la lumière et ça m’a desservi.


Ensuite tu es parti à Sochaux. Une très bonne expérience pour toi car tu as retrouvé Jean Fernandez sur le banc sochalien…
Oui c’est lui qui m’a contacté quand j’étais à Genève. Il m’a dit « tu voudrais pas nous donner un coup de main pour remonter en Première Division ». Je suis arrivé au cours de la saison 1999/00 au mois de janvier. Sochaux était treizième. Le club a fait une belle seconde partie de saison mais a raté la montée lors du dernier match. Mais Sochaux est monté la saison d’après. Jean Fernandez a été un entraîneur important pour moi. C’est un fou du ballon. Il allait voir cinq matchs dans le week-end. Il partait en Italie ou en Allemagne après les matchs de Sochaux.


« J’espère réussir quelque chose de sympa avec les joueurs que je suis en train de former au Viet Nam »


Lors de la saison 2000/01, Sochaux avait une très belle équipe composée d’anciens et de jeunes talents comme Benoît Pedretti, Camel Meriem ou Pierre-Alain Frau…
On avait une équipe solide. On avait vraiment des joueurs de qualité et des piliers comme Philippe Raschke. La mayonnaise a bien pris. Si les qualités ne sont pas mises au service du collectif ça ne marche pas. Il y avait une bonne mentalité sur et en dehors du terrain à Sochaux. Après les matchs, on allait toujours manger dans une pizzeria ensemble. Ça permettait de créer des liens. Les jeunes de Sochaux étaient très respectueux des anciens. J’ai vécu de bons moments là-bas et notamment la montée. Partout où je suis passé, j’ai vécu des montées.


En 2001, Sochaux est monté en Ligue 1 mais ton aventure s’est arrêtée car le président Jean-Claude Plessis n’a pas souhaité prolongé ton contrat…
Lors de mon entretien avec le président, il m’avait fait comprendre que j’étais trop vieux (ndlr : il avait 35 ans en 2001). Ensuite je suis allé dans le bureau de Jean Fernandez et je voyais qu’il était mal à l’aise. Il tourne, il tourne et me dit avec les larmes aux yeux : « Franck je voulais te garder mais le président ne souhaite pas te prolonger ». Cela m’a touché.


Quel bilan fais-tu de ta carrière de joueur ?
Je suis un peu déçu. Mais après il ne faut pas vivre avec des regrets non plus. Je suis peut-être trop perfectionniste.


Quel est le onze type de Franck Durix (joueurs et entraîneurs côtoyés) ?
Topalovic – Raschke , Carlos Torres, H.Zambelli, Delmotte – Micoud, Vieira, Zidane, Stojkovic – Pagis, Vujovic. Entraîneurs : Jean Fernandez et Arsène Wenger.

Dans les buts, je mets Slobodan Topalovic que j’ai connu à Lyon. Il était grand par le talent, la sagesse et le respect. C’était un grand monsieur et il est mort d’une attaque en 1994 sur un terrain de football. Arrière droit, je mets Philippe Raschke que j’ai côtoyé à Cannes et à Sochaux. Il allait très vite. Avec lui, j’ai beaucoup travaillé les reprises de volée grâce à ses centres. C’est un super mec. En défense centrale, je choisis Carlos Torres que j’ai côtoyé au Japon et Henri Zambelli. Il avait une classe et une détente incroyables. Arrière gauche, je choisis Christophe Delmotte que j’ai connu à Cannes. Il avait une super mentalité. Au milieu, je mets Micoud, Vieira, Zidane et Stojkovic. En attaque je choisis Mickael Pagis que j’ai côtoyé à Sochaux. C’était un joueur fin et un superbe technicien. J’aimais beaucoup. Il avait la classe. En pointe, je le mets avec Zlatko Vujovic que j’ai côtoyé à Cannes.


Enfin, souhaites-tu ajouter quelque chose ?
J’espère réussir quelque chose de sympa avec les joueurs que je suis en train de former au Viet Nam et obtenir de bons résultats dans quelques années.


Propos recueillis par Clément Lemaître