Sélectionner une page

Après une première partie de carrière convaincante à Strasbourg et Lens malgré quelques mois difficiles à Crystal Palace (la première partie de l’interview à lire juste ici), Valérien Ismaël s’est vraiment révélé en Allemagne. Un pays qu’il a rejoint en 2003 et qu’il lui convenait davantage aux niveaux du jeu et de la mentalité. Un pays dont il aurait aimé défendre les couleurs lors de la Coupe du Monde 2006 car la porte ne lui a jamais été ouverte en équipe de France. Retour dans les années phares du Werder Brême et du Bayern Munich avec les superbes confidences de Valérien Ismaël sur Foot d’Avant.

 

Valérien Ismaël, comment as-tu été recruté par le Werder Brême en 2003 ?
En 2003, je sortais d’une saison difficile avec Strasbourg. Je n’ai pas joué pendant de longs mois. Un jour, mon agent m’a appelé : « Le Werder Brême s’intéresse à toi. Klaus Allofs serait prêt à venir te voir à Strasbourg » m’a-t-il dit. Cette rencontre s’est tenue rapidement à l’hôtel Hilton de Strasbourg. Klaus Allofs m’a amené le livre annuel du Werder Brême pour que je me fasse une idée du club. L’échange a eu lieu en Français. C’était à l’affectif et ça m’a plu. Il m’a rappelé Gervais Martel. Son discours était cohérent. Il me suivait depuis plusieurs années. Quand j’ai signé au Werder Brême, ma carrière a pris une autre dimension.

 

Avais-tu envisagé un transfert en Bundesliga avant ton départ au Werder Brême ?
Non pas du tout. J’étais fixé sur l’Angleterre et l’Italie. La Serie A était plus relevée que maintenant. J’avais gardé de bons souvenirs de la double-confrontation européenne contre l’Inter Milan avec Strasbourg. J’ai dit oui au Werder Brême car j’ai eu une très bonne impression avec Klaus Allofs. En plus, Johan Micoud était au club depuis un an. Il y avait aussi le Suisse Ludovic Magnin qui parlait Français. Je savais que je ne rejoignais pas une équipe de peintres. Même si au début de la saison 2003/04, nous avons été éliminés d’entrée en Coupe Intertoto face à Pasching, un petit club autrichien (0-4, 1-1). Il y avait eu une mini-crise avant même que la Bundesliga ne démarre. Finalement, ç’a été la saison la plus merveilleuse que j’ai vécue en tant que joueur. Tout a été parfait.

 

Quel rôle a eu Johan Micoud dans ton acclimatation ?
Il a été très important pour mon acclimatation au Werder Brême mais aussi pour l’évolution de mon jeu. C’était un joueur exceptionnel. Les discussions que nous avions après les entraînements me fascinaient. J’aimais son analyse. Il souhaitait que les défenseurs jouent d’une façon particulière. Ç’a été une énorme richesse d’avoir pu le côtoyer.

 

« Je me souviens de séances d’entraînement à Strasbourg où nous avions rendez-vous à 9h30 dans le vestiaire mais certains jeunes arrivaient avec quinze minutes de retard. L’après-midi, certains d’entre eux venaient avec des sachets de McDo. Il n’y avait pas de discipline. A l’époque, j’avais l’impression d’être le militaire de service…En Allemagne, j’ai vu des jeunes joueurs qui respectaient les anciens, de la discipline et de la ponctualité »

 

Il y a quelques semaines dans une interview accordée à l’Equipe, Benjamin Stambouli, le défenseur français de Schalke 04, disait que s’il arrivait à un rendez-vous avec trois minutes d’avance, ses coéquipiers allemands le reprenaient de volée pour son manque de ponctualité. As-tu connu le même type d’expérience à ton arrivée en Allemagne ?
En Allemagne, j’avais l’impression d’être à la maison. Je me souviens de séances d’entraînement à Strasbourg où nous avions rendez-vous à 9h30 dans le vestiaire mais certains jeunes arrivaient avec quinze minutes de retard. L’après-midi, certains d’entre eux venaient avec des sachets de McDo. Il n’y avait pas de discipline. A l’époque, j’avais l’impression d’être le militaire de service. Cette situation m’énervait et me contrariait. En Allemagne, j’ai vu des jeunes joueurs qui respectaient les anciens, de la discipline, de la ponctualité. Chaque joueur avait son numéro sur son ballon. Les jeunes étaient en charge du matériel. La hiérarchie était très respectée. En Allemagne, j’ai juste eu besoin de me concentrer sur le foot. Dès les premiers jours, je me suis dit : « ouf, enfin je suis compris » !

 

En Allemagne, les équipes jouent beaucoup vers l’avant. Comment as-tu appréhendé cette philosophie de jeu ?Très bien. A l’époque, le Werder Brême jouait très rapidement vers l’avant : c’était soit Ailton dans l’espace ou Johan Micoud dans les pieds. J’ai fait évoluer mon jeu à Brême, je devenu un défenseur plus offensif. Ça collait avec mes qualités car je maîtrisais très bien les passes en profondeur, les transversales ou les diagonales. L’idée était aussi d’apporter le surnombre.

 

Quels ont été les clés du doublé coupe d’Allemagne-championnat remporté par le Werder Brême en 2004 ?
Notre début de championnat a été parfait. Puis les bons résultats se sont enchaînés. On avait également une très, très bonne équipe avec Ailton et Ivan Klasnic devant, Johan Mioud en meneur de jeu, Fabian Ernst, Frank Baumann, Mladen Krstajic ou Ludovic Magnin. Notre équipe était très équilibrée et notre jeu extrêmement offensif. Nous exercions un pressing très haut. Notre ligne de défense était souvent plus haute que le milieu de terrain. Sinon en dehors du terrain, l’ambiance au sein du groupe était exceptionnelle. Une fois par mois, nous organisions un grand repas. Il y avait cette envie d’être toujours ensemble. Même encore aujord’hui, nous sommes en contacts. Lors de cette saison-là, nous avons seulement perdu quatre matchs de Bundesliga. Deux défaites ont été concédées lors des deux dernières journées alors que nous étions déjà champions. Pendant cette saison parfaite, l’amour du public était immense.

 

« Il m’a manqué cette sélection avec l’équipe de France. Je pense que je la méritais. A certains moments, j’aurais pu avoir ma chance. Notamment lorsqu’il y a eu un changement de génération en 2004 »

 

Vous avez réussi l’exploit de ne pas perdre un match de la saison 2003/04 face au Bayern Munich (1-1 au Weserstadion et 3-1 à Munich)…
Avant le match à Munich, en fin de championnat, le Werder Brême avait six points d’avance. En cas de victoire, nous pouvions être champions. Avant la rencontre, Uli Hoeness avait dit : « on va leur marcher dessus ». Les joueurs du Bayern Munich avaient fait la même chose. Toute l’Allemagne était concentrée sur ce match. Finalement, à la mi-temps, il y avait 3-0 pour le Werder Brême. Gagner le titre dans ces conditions a marqué l’histoire du club à jamais.

 

La saison suivante, le Werder Brême a lourdement chuté en huitièmes de finale de Ligue des Champions contre Lyon (0-3, 7-2). Que retiens-tu de cette double-confrontation ?
A l’époque, Lyon c’était un peu comme le PSG aujourd’hui. Ils avaient une équipe exceptionnelle. De notre côté, beaucoup de joueurs découvraient la Ligue des Champions cette saison-là. Au match aller, le Werder Brême n’a pas eu de chance : Juninho a trouvé la lucarne sur un coup-franc de 35 mètres. Nous avons ouvert le jeu et subi les contres-attaques. A Brême, Lyon n’a pas fait un grand match mais a été très réaliste. A Lyon, avant le début du match retour, Thomas Schaaf avait dit : « on tente le tout pour le tout ». Mais au bout de six minutes, il y avait 1-0 pour Lyon et c’était déjà fini pour nous.

 

Pendant ta grande période au Werder Brême, de 2003 à 2005, as-tu été pré-sélectionné ou sollicité par téléphone au moins une fois par le staff de l’équipe de France ?
Non, jamais. J’ai ressenti un goût d’inachevé par rapport à cette carrière internationale. Pourtant, j’ai honoré toutes les sélections de jeunes jusqu’à l’équipe de France Espoirs. Il m’a manqué cette sélection avec les A. Je pense que je la méritais. A certains moments, j’aurais pu avoir ma chance. Notamment lorsqu’il y a eu un changement de génération en 2004 (ndlr : à l’arrivée de Raymond Domenech). Le sélectionneur a d’abord essayé des jeunes. Ça n’a pas marché. Puis il a rappelé les anciens (Zinédine Zidane, Claude Makélélé et Lilian Thuram). Malheureusement, je n’ai pas eu ma chance. Malgré tout, j’ai réalisé une grande carrière sans avoir été international.

 

« Dans la presse allemande, Karl-Heinz Rummenigge avait déclaré : « j’invite le sélectionneur français (ndlr : Raymond Domenech) à venir au Bayern Munich pour voir Valérien Ismaël car ce n’est pas normal qu’il ne soit pas sélectionné » »

 

Comment as-tu vécu la situation alors que tu étais l’un des meilleurs défenseurs de Bundesliga ?
Je n’ai pas cogité lorsque je jouais au Werder Brême. Je me suis posé davantage de questions lorsque j’étais titulaire au Bayern Munich. Quand tu joues au haut niveau, tu en veux encore plus. C’est vrai que j’attendais d’être appelé à ce moment-là. Dès qu’il y avait l’annonce de la liste, j’espérais vraiment. D’autant plus que Willy Sagnol et Bixente Lizarazu disaient que je méritais d’être sélectionné en équipe de France. Pour moi, cela avait une valeur énorme.

 

Qu’est-ce que tu aurais dû faire en plus pour être sélectionné au moins une fois en équipe de France ?
Je ne sais pas. Ça m’a rongé pendant six mois et ensuite j’ai arrêté de me prendre la tête avec la sélection. Je préférais me concentrer sur les objectifs du Bayern Munich qui étaient déjà assez élevés. Sans compter l’énorme concurrence qu’il y avait à chaque poste donc je devais rester concentré sur le Bayern Munich.

 

Que disaient les observateurs allemands par rapport à cette situation ?
Un jour, Karl-Heinz Rummenigge avait accordé une interview pour dire qu’il ne comprenait pas la situation. Il avait déclaré: « j’invite le sélectionneur français à venir au Bayern Munich pour voir Valérien Ismaël car ce n’est pas normal qu’il ne soit pas sélectionné ».

 

« Comme c’était bloqué pour moi avec l’équipe de France, j’ai discuté avec Jürgen Klinsmann, l’ex-sélectionneur de l’Allemagne. On a vérifié les statuts de la fédération allemande de football pour que je puisse jouer avec la sélection. Mais c’est tombé à l’eau très vite car j’avais joué en match officiel pour l’équipe de France des moins de 21 ans »

 

Tu as d’ailleurs failli jouer pour la Mannschaft…
Comme c’était bloqué pour moi avec l’équipe de France, j’ai discuté avec Jürgen Klinsmann, l’ex-sélectionneur de l’Allemagne. Il voulait que je joue pour la Mannschaft. On a vérifié les statuts de la fédération allemande de football pour que je puisse jouer avec la sélection. Mais c’est tombé à l’eau très vite car j’avais joué en match officiel pour l’équipe de France des moins de 21 ans.

 

Aurais-tu aimé jouer pour l’Allemagne ?
Oui car j’aurais pu jouer la Coupe du Monde 2006 en Allemagne. Dans un pays où j’étais très bien intégré et reconnu. Malheureusement, ce n’était pas faisable.

 

En 2005, tu as signé au Bayern Munich. Comment es-tu arrivé dans le plus grand club allemand ?
Je sortais de deux très belles saisons avec le Werder Brême. A l’été 2005, mon agent m’a appelé : « Alors, Valérien, tu veux rester ou partir ? ». « Je me sens bien, il n’y a aucune raison que je parte du Werder Brême. J’ai 29 ans, j’envisage même de prolonger mon contrat. Je partirais seulement si un grand club me sollicitait », lui ai-je répondu. Une heure après, il m’a rappelé. « Tu ne sais pas qui vient de me téléphoner ? Uli Honess. Il veut que tu joues au Bayern Munich » m’a-t-il annoncé. « La donne est différente, le Bayern est l’un des meilleurs clubs du monde, je suis intéréssé et d’accord pour discuter » ai-je répliqué. Rapidement, j’ai signé au Bayern Munich.

 

« Au Bayern Munich, tout le monde a cette ambition d’être numéro un chaque saison : de la femme de ménage aux plus hauts responsables en passant par le jardinier »

 

Dans l’approche quotidienne du football, qu’est-ce qui était différent entre le Werder Brême et le Bayern Munich ?
Au Bayern Munich, tout le monde a cette ambition d’être numéro un chaque saison : de la femme de ménage aux plus hauts responsables en passant par le jardinier. Dans ce club, il faut toujours se remettre en question pour être le meilleur possible. C’était exceptionnel de vivre au quotidien avec cette mentalité. Le club fait tout pour que les joueurs soient dans les meilleures conditions possibles chaque jour. Mais ton devoir est de tout rendre sur le terrain.

 

Quels souvenirs gardes-tu de Bixente Lizarazu et Willy Sagnol qui étaient des cadres du Bayern Munich en 2005 ?
Ils ont été aussi importants pour moi que Johan Micoud au Werder Brême. Bixente et Willy m’ont permis de m’intégrer très rapidement au Bayern Munich. Ils étaient au club depuis longtemps et connaissaient tous les recoins de la maison : où étaient les pièges, comment fallait-il se comporter avec untel ou untel. Je me souviens aussi d’Oliver Kahn et Michael Ballack. Moi, j’ai connu un chemin atypique pour en arriver là. Mais comme j’avais remporté le doublé avec le Werder Brême en 2004 et qu’on avait gagné à Munich, j’ai senti de la reconnaissance et du respect dans leurs yeux. La première saison, j’ai gagné de nouveaux titres avec le Bayern Munich. A ce moment-là, je me suis senti encore plus intégré et accepté.

 

Quels ont été les meilleurs moments que tu as passés avec le Bayern Munich entre 2005 et 2007 ?
Je retiens le doublé coupe-championnat en 2006. Dès le premier jour de la saison, il y avait Uli Hoeness, Karl Heinz Rummenigge et Felix Magath dans le vestiaire. Ils nous ont dit : « on veut gagner le championnat allemand, la Coupe d’Allemagne et aller très loin en Ligue des Champions ». Même si le Bayern Munich s’est arrêté en huitièmes de finale de la Champions League face au Milan AC, nous avons atteints les objectifs. Cela m’a rendu fier.

 

« Quand j’arrivais dans le vestiaire du Bayern Munich et que je voyais les grands noms de joueurs qui avaient marqué l’histoire du football mondial, je me rendais compte du chemin que j’avais parcouru, des efforts, des sacrifices ou des erreurs que j’avais pu faire pour en arriver là »

 

Tu disais que tu avais eu un chemin atypique pour arriver au Bayern Munich. Qu’as-tu ressenti quand tu t’es retrouvé face à Karl Heinz Rummenigge ?
Quand j’arrivais dans le vestiaire et que je voyais les grands noms de joueurs qui avaient marqué l’histoire du football mondial, je me rendais compte du chemin que j’avais parcouru, des efforts, des sacrifices ou des erreurs que j’avais pu faire. Mais certaines erreurs m’ont sûrement permis d’en arriver là. Sans elles, je ne me serais peut-être pas remis en question. Dans la vie, si on y croit vraiment, c’est possible d’atteindre ses objectifs.

 

Puis tu as fini ta carrière à Hanovre entre 2008 et 2010…
Hanovre a aussi été une page très importante de ma carrière. Pas au niveau football car j’ai eu des pépins physiques suite à une blessure contractée lors de ma deuxième saison au Bayern Munich. Je n’arrivais plus à faire ce que je réalisais avant. J’avais des problèmes récurrents à un genou. J’ai senti que mon corps ne pouvait plus suivre. Heureusement, Hanovre m’a offert la possibilité de me reconvertir une fois ma carrière de footballeur professionnel terminée. J’ai été coordinateur sportif à partir de 2010 et j’ai pu découvrir l’envers du métier. Ça m’a donné un bagage intellectuel pour mon après-carrière.

 

Tu es à la recherche d’un club. Aimerais-tu entraîner en France ?
Tout est possible. La France, mon pays de naissance, ça serait intéressant. Je peux parler plusieurs langues. J’ai passé mes diplômes à l’étranger donc j’ai appris une autre manière de coacher. La France, ça reste possible. Si un jour la porte s’ouvrait, je serais très heureux.

 

Propos recueillis par Clément Lemaître

 

Découvre la première partie de l’interview de Valérien Ismaël juste ici