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Huit ans après la fin de sa carrière de joueur, Anthony « Titi » Deroin a réussi sa reconversion. Le président du club de Villers-Bocage dirige son propre magasin de sports à Ifs, dans la périphérie caennaise. Une ville dont il a défendu les couleurs pendant quinze ans avec passion. Quinze ans de parcours en rouge et bleu qu’Anthony Deroin décrypte pour Foot d’Avant.

Anthony Deroin, que deviens-tu depuis la fin de ta carrière de joueur de football professionnel en 2012 ?
L’année qui a suivi, je me suis posé, j’ai profité de ma famille. Ensuite, avec un ami, nous avons racheté un magasin de sport. Depuis cinq ans, je le gère tout seul. Ce magasin s’appelle Deroin Sport, il est situé à Ifs (près de Caen). Il est dédié aux équipements sportifs, pas seulement pour le football. J’équipe les entreprises, les collectivités territoriales et les équipes sportives bien évidemment. J’ai un package assez ouvert. Ça me permet de poursuivre dans le domaine du sport et de côtoyer des clubs de foot. Parallèlement, je continue de jouer en amateurs. A Villers-Bocage (R3), où je suis également président du club depuis sept ans.

Que penses-tu de la situation actuelle du Stade Malherbe Caen ?
J’ai l’impression qu’il y a des cycles à Malherbe. Le club a déjà eu des difficultés financières, il y a une bonne vingtaine d’années lorsque j’ai débuté en L2 (ndlr : automne 1997). Caen avait été obligé de se rebâtir avec des jeunes. Depuis deux-trois ans, je trouve que le club s’essouffle un peu et cherche la bonne formule. Il y a eu beaucoup de renouvellement. Le nouveau Malherbe doit se stabiliser pour retrouver des ambitions et remonter en L1.

Tu as joué toute ta carrière professionnelle au sein du même club : le Stade Malherbe Caen. Qu’est-ce que t’inspire le manque de stabilité des joueurs dans le football d’aujourd’hui ?
Le football moderne est devenu un business. Les clubs professionnels sont des entreprises. Des entreprises qui cherchent à faire de l’argent. Après, je ne pense pas que les joueurs sont les seuls responsables de cette situation. Certains d’entre eux aimeraient rester plus longtemps dans leur équipe. Mais voilà, le club a aussi besoin de vendre un ou des joueurs rentables pour vivre. Derrière les joueurs, il y a aussi de nombreux salariés.

Si tu jouais maintenant au Stade Malherbe Caen, on t’aurait sûrement poussé vers la sortie car tu aurais représenté une valeur marchande pour le club ?
Oui, ça aurait pu arriver. Après il faut aussi préciser que le rôle de certains agents rentre en compte. Moi, le mien était stable et n’a jamais cherché à me faire bouger.

Dans le livre 20 Légendes du Stade Malherbe Caen, tu racontes que tu as fait un essai à Wasquehal à l’été 2000. As-tu failli partir à d’autres moments de ta carrière ?
Non, je n’ai jamais eu de grosses sollicitations. J’ai fait un essai à Wasquehal car Pascal Théault m’a fait comprendre que je n’allais pas beaucoup jouer. Mais cet essai n’a pas été concluant. Je suis resté à Caen et derrière Jean-Louis Gasset a été intronisé. Après les sollicitations, je ne les ai pas cherchées non plus. J’étais un joueur atypique. Pas forcément facile à intégrer dans une autre formule tactique.

« A l’âge de 10 ans, j’ai écrit une lettre au Stade Malherbe. J’expliquais tout simplement que mon rêve était de jouer à Caen et je leur demandais comment y arriver… C’était mon seul objectif. Mon but n’était pas de gagner énormément d’argent mais de jouer dans la meilleure équipe de Malherbe »

Tu supportais le Stade Malherbe Caen lorsque le club évoluait à Venoix (ndlr : avant l’été 1993). Tu avais envie de devenir le futur Xavier Gravelaine ?
Ah oui, quand j’étais jeune, j’adorais Xavier Gravelaine, Yvan Lebourgeois, Christophe Point, Franck Dumas… Notamment Yvan Lebourgeois car il a grandi à Villers-Bocage. Après je n’allais pas à tous les matches non plus. Moi, j’aimais surtout jouer au foot, moins le regarder.

Qu’est-ce qui te plaisait au Stade Venoix ?
J’y allais avec mon voisin et je me souviens qu’il me portait sur ses épaules. Il me mettait sur les tôles. Des tôles qui te faisaient mal au cul comme il n’y a pas. Mais par contre, le stade était chaud, c’était chaleureux, on était tous les uns contre les autres. Il y avait un brouhaha incessant. L’ambiance était vraiment particulière et je ne pense pas qu’on a pu la retrouver à d’Ornano.

Quand tu étais jeune, tu écrivais des lettres au Stade Malherbe Caen pour qu’ils t’engagent. Qu’est-ce que tu expliquais exactement ?
En fait, c’est la Ligue de Normandie qui avait organisé un concours. Il fallait écrire une lettre au club. Ma lettre a été retenue et publiée dans le journal de la Ligue. J’avais 10 ans à l’époque. J’expliquais tout simplement que mon rêve était de jouer au Stade Malherbe et je leur demandais comment y arriver. Ma mère a conservé cette lettre. J’en ai gardé une partie qui est encadrée chez moi. Ça montre déjà l’attachement que j’avais pour ce club dès mon plus jeune âge. C’était mon seul objectif. Mon but n’était pas de gagner énormément d’argent mais de jouer dans la meilleure équipe de Malherbe. J’ai réalisé mon rêve pendant quinze ans et j’ai pris un tel panard.

Tu as joué ton premier match professionnel à Gueugnon à l’automne 1997 à l’âge de 18 ans. Comment Pascal Théault, qui avait repris l’équipe première quelques semaines plus tôt en remplacement de Gaby Calderon, t’a annoncé la nouvelle ?
Il ne m’a rien annoncé. Ça s’est fait simplement en fait. Quand il devient l’entraîneur, il me demande de m’entraîner avec les pros. Quinze jours plus tard, en fin de semaine, la veille de la rencontre, Pascal cite les seize joueurs qui vont participer au match et j’en fais partie. A Gueugnon, je suis même titulaire. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. Je me suis juste préparer à jouer un match de football, comme je le faisais avec l’équipe B précédemment. Je me souviens que six mois avant, Pascal m’avait dit que j’allais sûrement jouer en DH (R1) avec l’équipe C. Mais ma préparation et mon début de saison lui ont montré que j’étais capable de hisser mon niveau de jeu. C’est ce que je dis aux jeunes aujourd’hui : rien n’est perdu, ça peut vite basculer s’ils fournissent beaucoup de travail.

A l’époque où tu as commencé, il y avait des grands noms du foot à Caen : Luc Borrelli, Pascal Vahirua, Raphaël Guerreiro. Comment se comportaient-ils avec toi ?
Ils protégeaient les jeunes. Je pense aussi à Frédéric Née ou David Sommeil qui m’ont beaucoup aidé. Les mecs que tu as cités, ils étaient adorables. Ils nous voyaient comme des joueurs qui venaient les aider dans l’opération maintien car le club avait très, très mal débuté la saison de L2. Moi, j’étais déjà content d’avoir une chaise au bout du vestiaire pour me changer. Je n’avais pas mon placard quand j’ai intégré l’équipe pro.

« Le retour de Franck Dumas et Xavier Gravelaine à Caen ? C’était une chance pour moi. Un énorme plaisir. En même temps, j’ai beaucoup appris de ces deux joueurs pour la suite de ma carrière »

A l’époque à Caen, il y avait des jeunes de qualité comme Jérôme Rothen, Bernard Mendy, Grégory Tafforeau, Johan Gallon ou toi. Caen a souvent fini aux portes de la Ligue 1 en 1999 et 2000. Est-ce que tu as ressenti un regret de ne pas être monté avec cette équipe-là ?
Peut-être qu’on était encore un petit peu jeunes. Il nous manquait sûrement de la maturité pour gérer les mauvais moments d’une saison. On était fougueux, ça allait un peu dans tous les sens.

Pendant cette période, tu as été sélectionné en équipe de France Espoirs avec Raymond Domenech. Comment as-tu vécu cette expérience ?
Avant d’être sélectionné en Espoirs, j’ai joué des matches de qualification pour le championnat d’Europe U19, en Angleterre notamment. Un été, j’ai joué le tournoi de Toulon avec Raymond Domenech. Comme c’était la fin de la saison, c’était plus en dilettante. L’idée était de s’éclater sur le terrain. Raymond Domenech était le même qu’on voit aujourd’hui. Détaché et un peu théâtral dans ses causeries. Après, je n’ai pas beaucoup parlé avec lui.

A l’été 2001, Xavier Gravelaine et Franck Dumas sont revenus à Caen. Comment as-tu vécu le fait de jouer avec tes idoles d’enfance ?
C’était une chance pour moi. Un énorme plaisir. En même temps, j’ai beaucoup appris de ces deux joueurs pour la suite de ma carrière. Franck m’a apporté tout son calme, sa sagesse et sa lucidité. Quant à Xav’, il avait une telle justesse dans le jeu. Avec son pied, il était capable de faire n’importe quoi avec le ballon. Il a amené son tempérament au groupe. Xav’, si on lui faisait une passe qui arrivait à dix centimètres de son pied, on se faisait arracher. Mais j’adorais car il a apporté son exigence. J’ai énormément progressé grâce à eux. Je pense aussi à Christophe Le Grix qui m’a beaucoup aidé lors de mes premières années en pro. Je pouvais faire n’importe quoi, il était toujours là pour me protéger. A l’entraînement, si un joueur me mettait un coup, lui en remettait un derrière.

En 2008, tu marques un superbe but face au PSG (3-0), la dernière victoire de l’histoire de Caen face au club de la capitale. Pour toi ce but, c’est le sommet avant le déclin…
Ouais c’est ça. Après ce but-là et le maintien obtenu à l’issue de la rencontre, je devais me faire opérer. J’étais emmerdé par une pubalgie depuis longtemps. J’arrivais à jouer mais c’était parfois compliqué de tenir 90 minutes. Seulement, l’opération ne s’est pas très bien passée. J’ai dû me faire réopérer un an plus tard. Ç’a été très, très compliqué. En plus, les médecins n’arrivaient pas forcément à savoir ce que j’avais. J’ai dû aller à Paris pour vraiment trouver la solution. A la fin, j’en étais juste à vouloir retaper un jour dans un ballon et partager ça avec mon fils. La période a été très dure psychologiquement. J’aurais préféré finir sur une note un peu plus positive. Pendant cette période, j’ai plus joué avec l’équipe réserve parce que les coachs étaient partis sur un autre système.

Qu’as-tu ressenti quand tu as battu Mickaël Landreau ce jour-là ?
Une immense joie et le sentiment d’avoir fait le boulot. Je savais que j’allais me faire opérer et être un peu absent. Je voulais absolument qu’on se maintienne. Ressentir cette liesse dans le stade, je m’en rappelle comme si c’était hier. Ça reste l’un des meilleurs souvenirs de ma carrière. C’est peut-être le but qui m’a procuré le plus d’émotion. J’en ai peut-être marqué des plus beaux, mais celui-ci était tellement important pour le club…

« J’aimerais revoir des super matches et du football champêtre à d’Ornano. Un peu comme dans mon temps où ça allait un peu dans tous les sens. A Caen, on avait l’habitude par le passé d’avoir des équipes qui prenaient des risques. Le problème du football moderne est qu’on est trop dans le calcul et la tactique »

On parle peu de la façon dont les joueurs vivent les longues périodes de convalescence. Comment ça s’est passé pour toi ?
On est habitué à être sur le carreau pendant deux-trois semaines voire un mois au cours d’une carrière. Mais les longues blessures, c’est compliqué car on n’est plus au sein du groupe. On est complètement décalé. On fait un peu moins partie de la fête, moins dans le jeu. Après, j’avais un super staff médical qui était aux petits soins pour moi, je n’avais pas à me plaindre de ce côté-là.

A quel moment as-tu décidé d’arrêter ta carrière ?
Lorsque Patrice Garande a repris l’équipe à l’été 2012. Il m’a dit qu’il ne me reconduisait pas dans le groupe et que je ne faisais pas partie de ses plans. Derrière, avec mon agent, on a regardé vite fait s’il y avait des choses intéressantes. Mais je ne voulais pas quitter Caen et faire déménager ma famille. Derrière, le projet Villers-Bocage s’est mis en place.

As-tu eu des touches ?
Non pas des touches sérieuses. Après, il y a eu Laval, Le Mans et Le Havre qui sont venus légèrement aux renseignements. En plus je sortais de deux saisons où je jouais très peu. C’était compliqué de se projeter avec un joueur comme moi (ndlr : Anthony Deroin avait 33 ans).

Est-ce que tu aurais pu signer au Havre ?
Franchement, je ne sais pas. Après moi, ma passion numéro un était de jouer au foot au plus haut niveau. Ça aurait peut-être permis de réconcilier tout le monde (rires). Aujourd’hui le but est qu’on ait le plus de clubs possibles de notre région au plus haut niveau. Mais après mon club de cœur, ça restera toujours le Stade Malherbe Caen.

Enfin, souhaites-tu ajouter quelque chose ?
J’aimerais que Malherbe sorte de tous ses déboires et trouve la solution pour que ça reparte du bon pied la saison prochaine. J’aimerais revoir des super matches et du football champêtre à d’Ornano. Comme dans mon temps où ça allait un peu dans tous les sens. A Caen, on avait l’habitude d’avoir des équipes qui prenaient des risques. Le problème du football moderne est qu’on est trop dans le calcul et la tactique. C’est un football un peu moins fun. Je préfère le football anglais, espagnol ou allemand. Ça ne calcule pas. En France, des clubs sont contents de faire 0-0. Moi, ça m’ennuie et on ne doit pas oublier que le football est un spectacle. Les footballeurs sont là pour donner du plaisir aux gens. Enfin, je voulais faire un petit clin d’œil à Nico (Seube) et le féliciter pour sa superbe carrière. Ce n’est pas un gamin de Caen, mais il a compris la région et a défendu nos valeurs.

Propos recueillis par Clément Lemaître

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