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Photo AFP

Revenu à Tahiti en 2012 après avoir entraîné les jeunes de l’AJ Auxerre, Pascal Vahirua a accepté de refaire le film de sa carrière : son départ de son île pour la première fois, Guy Roux, Auxerre, la Coupe d’Europe, l’équipe de France (22 sélections), Michel Platini et Caen. A travers son témoignage, il déclare son amour éternel à l’AJA mais aussi son honneur d’avoir pu dignement représenter la Polynésie française.

 

Pascal Vahirua, que deviens-tu depuis l’arrêt de ta carrière professionnelle ?
Je suis revenu au pays, à Tahiti, à la fin de l’année 2012. Le fait de retrouver la famille ici, ça fait du bien : à la tête, au corps, partout. J’ai un travail à la mairie de Faa’a et en même temps je travaille pour Tefana qui est actuellement le club élite de la Polynésie. La structure est bien rodée et il y a beaucoup de jeunes footballeurs à s’occuper. J’aime transmettre mon savoir et tout ce que j’ai appris en France.


Depuis Tahiti, suis-tu toujours l’actualité de la Ligue 1 et de la Ligue 2 ?
Je suis un peu. Ici en Polynésie, ils sont adeptes du football. Je dirais même barjo du football. Ils aiment le championnat français. Quand il y a des matchs, les gens le regardent à 8h ou 8h30 du matin (ndlr : 12h de décalage horaire avec Paris).


Es-tu vu comme une star à Tahiti ?
Non. Je garde les pieds sur terre. Je ne me prends pas pour une star. Je suis tel que je suis. Je suis un Tahitien qui est revenu et qui est devenu éducateur. C’est une aubaine pour moi d’avoir connu le foot professionnel.


Qu’est-ce qui te manque et qu’est-ce qui ne te manque pas dans le foot professionnel ?
C’est un regret d’avoir été écarté du staff de l’AJA. Ça m’a fait très mal. Très mal. Auxerre restera à jamais dans mon cœur. Mon amour pour l’AJA est énorme. C’est le club qui m’a permis de me faire connaître. Grâce à Auxerre, j’ai connu le très haut niveau : les matchs de Coupe d’Europe, de Coupe de France mais surtout l’équipe de France. Même si Auxerre est en Ligue 2, je continue de les suivre. La Ligue 2, ce n’est pas la place d’Auxerre. Je crois en eux. Il faut que le club poursuive son travail dans la formation des jeunes.


Qu’est-ce qui a changé à Auxerre par rapport à l’époque où tu y étais ? Pourquoi ça marche moins bien en ce moment ?
Ce ne sont pas les mêmes années. A l’époque, nous avions l’amour du maillot. Quand on est joueur, il faut avant tout défendre les couleurs de son maillot. L’AJA m’a beaucoup donné et fait comprendre que le haut niveau, c’était aussi possible pour un Tahitien. En quittant la Polynésie, j’ai eu beaucoup d’embûches mais je ne le regrette pas. Ces embûches m’ont permis d’être un homme, un très bon joueur et de m’imposer dans un monde où les Polynésiens ont du mal à aller.


« Je m’étais surtout promis que le Tahitien était capable de réussir »


Revenons sur ton début de carrière. Comment as-tu été recruté par Auxerre à l’époque ?
J’ai eu une chance inouïe. Après la chance, il faut la provoquer aussi. J’avais 16 ans et je jouais en DH à Tahiti. Je faisais partie des meilleurs joueurs. Le club de l’AS Dragon avait invité Guy Roux pour passer des vacances en Polynésie. Un soir, il est venu regarder un match. Il a demandé mon âge et a dit « qu’est-ce qu’il fout en DH ?». Notre équipe avait gagné 9-0 ce jour là et j’avais marqué cinq buts.


Qu’est-ce qui t’a marqué chez Guy Roux la première fois où tu l’as vu ?
Pour moi c’était un être humain comme tout le monde. Je ne le connaissais pas personnellement. C’est après quand j’ai lu les journaux que j’ai appris que c’était un grand monsieur. Il est aussi devenu grand grâce à des joueurs comme Eric Cantona, Basile Boli ou Andrzej Szarmach qui ont révolutionné le foot à l’AJA. Quand je suis parti là-bas, je partais dans l’inconnu. J’ai démontré que je pouvais réussir. Que les Polynésiens pouvaient réussir. Mais il fallait quitter l’île pour démontrer que j’étais capable de jouer au haut niveau.


Quand on est Tahitien comment s’acclimate-t-on à Auxerre ?
Au début, c’était très, très difficile. Je m’étais fixé pas mal de challenges et je m’étais surtout promis que le Tahitien était capable de réussir. La Polynésie ce n’est pas que les plages, le sable blanc, il y a aussi le football. J’ai pris sur moi, mais je savais que j’avais beaucoup de supporters derrière moi et notamment mon papa et mon frère. Ma grande chance est aussi d’être tombé sur une très, très belle génération. J’étais au centre de formation avec Eric Cantona, les frères Boli, William Prunier, Daniel Dutuel, Raphaël Guerreiro. Quand on joue avec des copains, on se transcende plus. On a bien bossé ensemble et à l’époque sur vingt joueurs du centre, dix-neuf sont devenus professionnels. J’étais dans un super groupe. On se côtoie encore maintenant et on se remémore ces moments au centre de formation. On avait le respect de porter le maillot d’Auxerre.


Guy Roux était-il un entraîneur dur avec les jeunes ?
Je ne dirai pas dur. Il avait une ligne directrice et il était exigeant. Il voulait la réussite avant tout et n’acceptait pas l’échec. Avec Guy Roux, c’était le travail, le travail et le travail.


L’AJ Auxerre, c’est aussi tous ces grands matchs de Coupe d’Europe que tu as pu jouer…
C’est inoubliable. En juin 1983, je jouais à la Réunion et quelques mois plus tard je jouais contre le Milan AC. Je suis passé de 150 à 20 000 personnes au stade. Pffff, c’est un autre monde. J’ai eu la chance de côtoyer des grands joueurs comme Eric Cantona, Jean-Pierre Papin ou Bernard Casoni. Et d’être coaché par des phénomènes comme Michel Platini, Guy Roux, Gérard Houllier, Aimé Jacquet, Pierre Mankowski ou Gabriel Calderon. J’ai eu la chance de partager ces moments avec des personnes qui connaissent très bien le football.


« C’est difficile pour Auxerre mais j’ai confiance »


Un match de Coupe d’Europe avec Auxerre t’a marqué en particulier ?
Il y a ce match en 1993 contre l’Ajax Amsterdam. Ça faisait deux ans qu’ils n’avaient pas perdu en Coupe d’Europe. Ils sont venus à Auxerre et ils ont perdu. On avait fait un gros match ce jour-là. Il n’y a pas un joueur qui est sorti du lot. Ça ne s’oublie pas. Personnellement, j’avais l’impression aussi de porter la Polynésie et de l’amener le plus haut possible. Ma plus grande fierté, elle est là.


Cela te donnait-il une force supplémentaire ?
Ce n’est pas Pascal Vahirua qui jouait mais Tahiti. Je ne me suis jamais mis en avant.


Comment l’équipe d’Auxerre réussissait à produire des matchs de très grande qualité en Coupe d’Europe ?

Peut-être parce que le groupe se connaissait très bien. Ce groupe s’est dispatché quand on a remporté la Coupe de France en 1994. On a écrit notre histoire ensemble avec l’AJ Auxerre. Ensuite la deuxième histoire était encore plus fabuleuse avec la génération d’après et les Yann Lachuer ou Bernard Diomède qui ont pris la suite et mis la barre encore plus haute. Gagner le championnat et la Coupe de France (en 1996), c’est quand même exceptionnel. Ils ont perpétré la tradition de l’AJ Auxerre en jouant les matchs toujours à fond. La différence avec maintenant c’est que dans le coin il y a désormais Dijon et Troyes. A l’époque, les habitants de Dijon et Troyes venaient à Auxerre pour voir l’AJA. Maintenant ce n’est plus le cas surtout que l’AJA est en L2. C’est difficile pour Auxerre mais j’ai confiance.


Quels souvenirs gardes-tu de la victoire en Coupe de France contre Montpellier (3-0) en 1994 ?
Plein de choses. Déjà gagner la Coupe de France c’était magnifique. Serrer la main de François Mitterrand c’était important aussi. Ce qui était grandiose surtout, c’était de revoir mes parents et mon frère le lendemain à Téléfoot même si je n’avais pas dormi de la nuit. Dans l’élan on était parti au Stade Abbé Deschamps en bus. Nous avions été accueillis par 20 000 spectateurs au stade, rien que pour présenter la Coupe. C’est inoubliable. C’était formidable d’installer Auxerre au sommet.


Pourquoi pars-tu à Caen tout juste relégué en Ligue 2 en 1995 alors que tu avais gagné la Coupe de France un an plus tôt avec Auxerre ?
Caen m’avait proposé un beau projet. J’avais d’autres équipes de bas de tableau en Ligue 1 qui étaient intéressées mais j’ai aimé ce projet de remonter tout de suite. L’engouement était là. Dès mes premiers matchs en amical avec Caen, j’ai de nouveau retrouvé un club familial et de bonnes relations entre les joueurs. A Auxerre, Bernard Diomède était en train de faire ses preuves et c’était normal que je lui laisse la place. C’était volontaire de partir à Caen qui me proposait trois ans de contrat.


« J’ai pris un pied fou quand Michel Platini était sélectionneur des Bleus »


Quels moments t’ont marqué pendant tes trois saisons à Caen ?
Je retiens le plaisir que j’ai eu de jouer au football et d’avoir rencontré de très bonnes personnes. J’étais aussi heureux que Raphaël Guerreiro me rejoigne quelques jours après ma signature. Nous sommes de grands amis. Je suis heureux pour Raphaël car il a été repris à l’AJA.


Tu as aussi été sélectionné en équipe de France à 22 reprises. Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu as été appelé pour la première fois ?
C’était quelque chose de magique de jouer dans cette équipe avec Christophe Cocard, Basile Boli et Bruno Martini. Même moi je n’y croyais pas. La première fois que j’ai été appelé, je m’en rappelle encore très bien, c’était en décembre 1989. Le samedi soir, on avait gagné et j’avais marqué un but. Le lendemain matin, il y avait l’annonce de la liste pour l’équipe de France à la radio et j’avais changé de chaîne avant que celle-ci ne soit annoncée. Je ne voulais pas écouter. Puis je suis allé mettre de l’essence dans ma voiture et les gens me klaxonnaient quand ils me croisaient. Je pensais que c’était pour mon but de la veille et je levais la main pour les remercier. Quand je suis rentré à la maison, ma copine m’a dit : « tu sais que tu es sélectionné ? ». Je lui ai répondu « prends moi pour un con toi aussi » (rires). Quelques secondes après, Guy Roux avait appelé à la maison pour me demander si j’étais prêt. Ma première pensée était destinée à mon père. Pour moi aussi l’essentiel était de jouer. Quand j’ai joué mon premier match au Koweït en janvier 1990, j’ai compris où j’étais et ce que j’avais fait pour y arriver. Je devais continuer à prouver avec la sélection mais aussi en club. Je ne voulais pas quitter le groupe France.


Quelles relations avais-tu avec Michel Platini, le sélectionneur de l’époque ?
L’avantage quand j’étais en sélection, c’était qu’il pouvait encore jouer un peu. Quand on faisait des oppositions à l’entraînement, je connaissais sa façon de jouer. Il avait un pied magique. J’en ai profité en équipe de France. J’essayais de jouer comme Zbigniew Boniek de la Juventus Turin. Dès qu’il avait le ballon, je partais. Il me déposait le ballon dans mes pieds et je profitais de ces moments magiques. C’est des choses à vivre. Ce que j’ai vu de Michel Platini sur le terrain, je l’ai vécu dans la réalité que ce soit ses coups de pattes ou ses consignes. Avec lui, il y avait toujours l’envie d’aller de l’avant. J’ai pris un pied fou quand il était sélectionneur et j’ai beaucoup appris. J’ai aussi eu la chance de connaître Manu Amoros et surtout Luis Fernandez. Ah lui, il m’a beaucoup aidé. Pour moi Luis c’est et ça restera un Monsieur. J’ai aussi eu la chance de connaître Didier Deschamps à ses débuts. C’était l’époque où un bon groupe était en train de se former. Après si j’avais choisi un club de Ligue 1 en 1995 après Auxerre, j’aurais peut-être connu la Coupe du monde 1998. Le fait d’aller à Caen, cela m’a écarté de l’équipe de France mais je ne regrette pas. Au contraire. Tout ce que j’ai fait, c’est que du bonheur.


Pourquoi la France a-t-elle déjoué lors de l’Euro 1992 que tu as joué en Suède ?
A l’époque, il y avait une grande rivalité Paris-OM. Et quand Michel Platini jouait aux cartes avec Didier Deschamps et d’autres Marseillais, peut-être qu’il était moins crédible pour certains anciens Parisiens. Cela a peut-être pu créer un petit doute. C’est que mon avis. Le groupe s’est dispersé. C’est dommage car on avait gagné tous nos matchs pendant les qualif’. On avait même été battre les Espagnols chez eux en amical. C’était quand même exceptionnel.


Tu n’étais pas là le soir de France-Bulgarie 1993. Mais avant, avais-tu senti que quelque chose de bizarre allait se passer ?
Moi personnellement non. Au moment où ça s’est passé, je n’étais plus dans le groupe. J’étais blessé. Je ne savais pas ce qui se passait. Je savais juste qu’il y avait des tensions. Mais c’est dommage. Ma dernière sélection a été en mars 1994 avec Aimé Jacquet contre le Chili.


« Chapeau Marama : je suis ravi et content de ce qu’il a fait »


Quel était l’engouement quand tu rentrais à Tahiti après tes sélections en équipe de France ?
L’avantage ici, c’est que tu peux circuler librement. Les Tahitiens ont cette notion de respect. Quand j’étais en vacances ici, on me félicitait mais ça s’arrêtait là. Après faire ce que j’ai fait, c’est beau. Maintenant je peux le dire : ouf enfin, j’ai réussi. J’ai réalisé quelque chose d’exceptionnel tout en ayant l’humilité et la notion de respect.


Quel conseil pourrais-tu donner aux Tahitiens pour réussir dans le foot ?
Partez. Il faut partir. Ici, c’est du football régional. S’ils restent ici, ils ne vivront pas ce qu’ils voient à la télé. Il n’y a pas le choix, il faut partir que ce soit en Nouvelle Zélande, en Australie, aux Etats-Unis ou en France. J’essaie de leur inculquer l’envie de travailler et l’exigence dans tout ce qu’ils font. Si ils n’acceptent pas ça, ce n’est pas la peine de partir car là-bas c’est encore plus exigeant.


Il y a un peu de Guy Roux dans ce discours…
Il y a beaucoup de Guy Roux, c’est vrai. Je ne m’en cache pas. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup donné et conseillé. Sa ligne de conduite était hors pair et on n’avait pas le choix. On était obligé de s’y plier.


Peux-tu nous dire aussi un petit mot sur la carrière de ton cousin, Marama Vahirua…
Chapeau Marama. Je suis ravi et content de ce qu’il a fait. Le petit regret c’est peut être qu’il soit revenu un peu trop tôt.


Que retiens-tu de ta carrière d’entraîneur à Auxerre ?
Que du bien. Quand tu es entraîneur, il faut aimer transmettre, partager et discuter. J’ai beaucoup appris à Auxerre. J’ai aussi eu la chance de passer mon DEF (Diplôme entraîneur professionnel) à Clairefontaine avec Aimé Jacquet. Maintenant je suis revenu en Polynésie et même encore aujourd’hui, l’AJA reste mon club de cœur. Auxerre m’a tellement apporté. Je n’oublierai jamais ce club, il m’a fait devenir ce que je suis. Ce que je veux dire à l’AJA, c’est simplement merci.


Propos recueillis par Clément Lemaître