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Dix-neuf ans après son départ de Bastia, Lubomir Moravcik se confie en exclusivité sur Foot d’Avant : sa nouvelle carrière, son passage chez les Verts qui l’a marqué à vie, ses deux années passionnantes à Bastia, son expérience magique au Celtic mais aussi le football à la fin de la guerre froide en Europe. Interview d’un maestro qui a marqué le foot français.

 

Lubomir Moravcik, que deviens-tu depuis la fin de ta carrière de joueur ?
En 2004, je suis retourné en Slovaquie et j’ai passé mes diplômes pour devenir entraîneur professionnel. Entre 2005 et 2007, j’ai entraîné les moins de 17 ans de la sélection slovaque. Puis mon contrat s’est terminé, alors j’ai eu une opportunité d’entraîner en première division mais je ne suis resté que six mois. Je me suis fait limoger car les résultats n’étaient pas bons. Entre 2008 et 2016, j’ai été un peu agent de joueurs. Sans grands succès, c’était dur. Depuis 2016, je suis entraîneur adjoint en deuxième division. J’ai d’abord été à Sered et maintenant je suis à Zvolen.


Dix-neuf ans après ton départ de Bastia, tu parles toujours super bien français…
Je suis resté huit ans en France, et c’est suffisant pour apprendre à parler français. Je suis toujours en contact avec mes amis. Je parle de temps en temps français. C’est difficile d’oublier. C’est un peu comme le vélo.


Suis-tu toujours avec intérêt le championnat français ?
Un peu à travers les journaux sportifs en Slovaquie. Je regarde les résultats pour savoir qui a joué, qui a marqué, qui est l’entraîneur de telle équipe. Je suis aussi grâce aux nombreuses applications qui te permettent d’avoir un accès facile dans tous les championnats du monde entier. Je regarde en priorité les résultats de Saint-Étienne et de Bastia mais aussi ceux du Celtic Glasgow. Je sais que Bastia est dans une situation délicate et ça me rend triste.


« Je me retrouvais dans l’ambiance et le caractère du SC Bastia »


Quelle a été ta réaction quand tu as vu que Bastia était relégué en National 3 (cinquième division) ?
Ça arrive de descendre en division inférieure comme Marseille, en Ligue 2, dans les années 90 ou Toulouse, en National, au début des années 2000. Mais là, c’est encore pire. Le nom du club a changé, ce n’est plus le Sporting d’avant et c’est ça qui me rend triste. Le Sporting Club de Bastia fait partie de l’histoire du fooball français. Là le club repart de zéro. C’est pas facile de remonter rapidement. J’aime beaucoup ce club car j’y ai vécu deux années extraordinaires. Je me retrouvais dans l’ambiance et le caractère de ce club qui m’a relancé quand Saint-Étienne est descendu en Ligue 2 en 1996.


Revenons à tes débuts Lubomir. Comment es-tu arrivé à Saint-Étienne en 1990 ?
Une fois que les communistes sont tombés en Europe de l’Est, cela a donné l’occasion d’être libre pour partir dans un pays étranger. Avec la Coupe du monde 1990 en Italie, nous avions une chance énorme d’être repérés. Une grande partie des joueurs tchécoslovaques a été transférée après cette Coupe du monde. Moi j’ai été transféré à Saint-Étienne. A l’époque, Bernard Bosquier était en contact avec mon agent. Ce n’était pas les mêmes agents qu’aujourd’hui. Pour moi c’était un ancien footballeur qui avait joué en France dans les années 70 et 80. Suite à un match de la Coupe du monde, Saint-Étienne m’a contacté et on s’est mis d’accord avant les quarts de finale. Quand je suis venu à Saint-Étienne en juillet 1990, j’ai définitivement signé mon contrat.


Quels sont tes premiers souvenirs du club ?
C’était dur au départ car je suis parti tout seul en laissant ma femme et mon fils en Slovaquie. Au début, j’étais à l’hôtel et il y avait un homme d’origine tchèque qui s’occupait de moi. Il m’expliquait comment les choses allaient se passer. Puis quand ma famille est arrivée, on m’a proposé une maison temporaire. Au bout de trois mois, nous avons loué notre maison. Les choses ont vite avancé même si au début je ne comprenais pas beaucoup la langue française.


«C’était vraiment chaud derrière les buts à Saint-Étienne»


A partir de combien de temps tu as compris les consignes de l’entraîneur en français ?
Sur le terrain j’ai vite compris les consignes : faire des passes, recevoir des ballons, faire des centres. La langue sur le terrain n’est pas difficile à comprendre.


Comment as-tu vécu l’atmosphère du Stade Geoffroy Guichard à ton arrivée ?
Pour mon premier match à Geoffroy Guichard en juillet 1990, on avait fait 0-0 contre Rennes. L’année où je suis arrivé, plein de nouveaux joueurs venaient de rejoindre le groupe. Je me souviens qu’après la rencontre, toute l’équipe avait mangé ensemble. Même si je ne comprenais rien aux conversations, je restais avec le groupe. J’étais prêt à tout pour m’intégrer.


Qu’est-ce que tu aimais chez les supporters de Saint-Étienne ?
Au début quand je suis arrivé, le stade n’était pas complètement plein. Mais lors des grosses affiches, il y avait une superbe ambiance avec 40 000 supporters. C’était vraiment chaud derrière les buts avec le kop et les gens qui restaient debout. J’aimais leur passion. Notre club de supporters nous suivait partout en France. C’est un club qui est beaucoup aimé.


« Le départ d’André Laurent a provoqué la descente de l’ASSE quelques années plus tard »


Ressentais-tu beaucoup d’amour de la part des supporters de Saint-Étienne ?
Au début les gens ne m’ont pas reconnu tout de suite en ville. Mais quand j’ai failli signer à Marseille, je suis devenu le joueur emblématique du club. Je me rappelle que les supporters avaient marqué sur un mur du centre d’entraînement « Lubo, on t’aime, on t’adore, ne pars pas ». C’était touchant. J’étais resté pour cet amour mais aussi parce que j’avais un bon contrat à Saint-Étienne. A l’époque, Marseille me proposait quasiment la même chose. Le président m’avait aussi convaincu de rester au club en me disant : « on veut être dans les trois premiers de première division, on a besoin de toi, on veut que tu restes ». Il y avait beaucoup de choses positives à Saint-Étienne. Sur le terrain, peut-être qu’il nous manquait un buteur capable de marquer plus de buts. Il y a eu Roland Wohlfarth pendant un moment mais il était en fin de carrière. Malheureusement l’international français Philippe Tibeuf s’est blessé gravement. L’élimination des Verts en demi-finale de Coupe de France en 1993 nous a coûté cher car le président André Laurent s’est fait limoger et cela a tout cassé. Ensuite, il y avait moins de stabilité au club.


Quel est ton meilleur souvenir à Saint-Étienne ?
Je n’ai pas de meilleur souvenir car je n’ai rien gagné avec Saint-Étienne. Mais je retiens plutôt l’ensemble et les supporters extraordinaires qui nous supportaient même dans les matchs difficiles. J’ai été très heureux à Saint-Étienne. J’ai toujours de très bons amis, je revois chaque année Nabil ou Yves Verriere. Ça m’a plu la mentalité de Saint-Étienne. Le club et les supporters m’ont accueilli à bras ouverts. Ça m’a beaucoup touché. J’aime beaucoup ce club et cette région. Tout me plaît là-bas que ce soit la ville ou les gens qui sont gentils et très ouverts. J’aime aussi la France en général car c’est un pays magnifique.


Comment as-tu vécu la descente de Saint-Étienne en 1996 ?
Je n’ai pas joué les quatre derniers matchs suite à un carton rouge et ça a été difficile. Les mauvais résultats entraînaient de mauvaises réactions de la part du public ou de ma part. En prenant un carton rouge en fin de saison, je n’ai pas rendu service au club. Je pense que le départ d’André Laurent a provoqué la descente quelques années plus tard. Il avait stabilisé le club et donné beaucoup d’énergie à Saint-Étienne. Je me souviens au début quand je suis arrivé, il m’avait invité dans sa maison avec ma femme et mon fils. Après son départ, de mauvaises décisions ont été prises au club. Il y avait aussi des gros problèmes financiers, puisqu’on avait un trou de 20 millions de francs et cela a presque tué le club. Quand l’ASSE est descendue, j’étais obligé de partir pour faire baisser la masse salariale. Si je n’étais pas parti, le club aurait peut-être été rétrogradé en troisième division. J’ai rendu service au club car j’ai laissé tombé quelques sous.


« Des supporters bastiais disent que je fais partie des meilleurs joueurs de l’histoire du club »


Ensuite pourquoi choisis-tu Bastia en 1996 ?
L’année d’avant, les dirigeants bastiais avaient pris Piotr Swierczewski mais voulaient aussi me faire venir. Je leur avais dit : « vous ne pouvez pas payer mon salaire, c’est impossible ». Ils avaient répondu : « ce n’est pas grave, on reviendra l’année prochaine ». Suite à la descente de Saint-Étienne, j’étais en contact avec Marseille. J’avais discuté avec les dirigeants marseillais et j’avais l’impression que nous étions tombés d’accord. Il ne restait plus que des formalités et je sentais que j’allais finir ma carrière à Marseille. A l’époque, j’avais 31 ans. Un jour, les dirigeants bastiais m’ont appelé pour que je vienne à Bastia. Je leur ai dit : « je me suis mis d’accord avec Marseille ». Finalement j’ai signé à Bastia pour une saison car Marseille avait annoncé dans l’Équipe qu’ils n’étaient plus intéressés par moi.


Quels sont tes meilleurs souvenirs à Bastia ?
Le but que j’ai inscrit à Marseille avec Bastia. Comme ça, je leur ai montré qu’ils avaient fait une erreur. Bastia avait gagné 1-0 et j’avais marqué mon premier but avec le Sporting. Bon je rigole. Mes souvenirs à Bastia sont extraordinaires. Les gens me disaient « Lubo, ce n’est pas possible que tu sois là ». Même si je ne suis resté que deux ans au club, si j’ai joué seulement 33 matchs, des supporters disent que je fais partie des meilleurs joueurs de l’histoire du club avec Claude Papi. Pour moi, ça c’est plus qu’une satisfaction. Fred Antonetti qui est un bon entraîneur a voulu me montrer que malgré mes 31 ans à l’époque je n’étais pas encore fini et que j’avais encore des choses à montrer aux supporters. J’ai marqué des buts extraordinaires, le stade était plein, il y a beaucoup de grands souvenirs. Même si la deuxième année je n’ai pas beaucoup joué car j’étais blessé, j’ai vibré quand le club a joué la Coupe de l’UEFA. J’aimais l’état d’esprit de Bastia.


Que retiens-tu de l’ambiance du stade Furiani ?
A l’époque il y avait 6000 spectateurs mais c’était chaud quand même. C’était même une ambiance de fou. Derrière les grillages, ça criait.


« Les supporters du Celtic Glasgow m’applaudissaient quand je me levais du banc »


Pourquoi pars-tu de Bastia en 1998 ?
Déjà financièrement, c’était un petit sacrifice. Au début j’avais donné mon accord pour une année. J’avais dit aux dirigeants bastiais : « je ne serai pas footballeur toute ma vie et je veux encore gagner des sous ». Ils m’avaient répondu : « Ok, tu fais une saison et après on verra ». Après cette saison à Bastia, Sion m’avait contacté avec deux ans de contrat plus la possibilité de jouer la Champion’s League. Sion avait joué contre Galatasaray en tour préliminaire en 1997. C’était un projet intéressant sur le plan footballistique et financier. J’avais dit aux dirigeants de Bastia que je ne pouvais pas rester et ils ont accepté. Mais lors de la visite médicale, le club de Sion avait vu que ma jambe était toujours cassée. A partir de là, mon contrat n’était plus valable. Sion ne voulait pas payer un transfert pour un joueur qui n’était pas opérationnel dès le premier match. A ce moment-là, Bastia m’a fait savoir qu’il voulait me récupérer même si j’étais blessé. Ils voulaient que je sois opérationnel pour la deuxième partie de saison. Je n’ai pas mis longtemps à réfléchir et j’ai dit OK. J’ai recommencé à jouer en décembre-janvier. Puis à l’été 1998, je suis parti libre à Duisbourg en Allemagne.


Tu as aussi joué au Celtic Glasgow de 1998 à 2002 où tu restes une légende pour les supporters…
A Duisbourg, l’entraîneur n’avait pas compris ce que j’étais capable de faire. J’ai dit : « j’arrête le football, je ne veux plus rester ici ». Au club, ils m’ont répondu : « non tu as deux ans de contrat, tu vas rester et t’adapter ». A 33 ans je n’avais plus envie de m’adapter. Soit ça marchait, soit ça ne marchait pas. Du coup je n’allais plus aux entraînements et je faisais la gueule. Entre temps, j’ai joué un match avec la Slovaquie en novembre 1998 et mon ancien coach de l’équipe tchécoslovaque, Jozef Venglos, qui était entraîneur du Celtic Glasgow m’avait dit que si le Celtic réussissait à se mettre d’accord avec Duisbourg, je finirais la saison en Écosse. A l’époque dans ma tête c’était soit j’arrête le foot ou je vais jouer au Celtic. Du coup, j’ai signé mon contrat au Celtic. Au début, c’était dur car les supporters ne voyaient pas d’un très bon œil le fait de voir débarquer un joueur de 33 ans et pas très connu dans le foot britannique. Finalement j’ai été très bon et Roi du Celtic. Ça s’est passé comme ça car la vie c’est comme ça. Les gens ont aimé mon jeu spectaculaire, mes qualités techniques, quand je frappais les coups francs pied gauche, pied droit, mes crochets, mes ouvertures ou mes passes décisives. Je me suis régalé jusqu’à 37 ans au Celtic. J’ai même joué la Champion’s League, j’ai gagné tous les titres en Écosse : la Coupe de la Ligue, la Coupe d’Écosse et le championnat en 2000-01. Quand je retourne là-bas, je suis toujours très bien reçu. Les gens sont adorables. Ils étaient étonnés de ne pas m’avoir connu avant. J’étais le chouchou du public. Quand je n’étais pas titulaire, les supporters se levaient quand je me levais du banc et m’applaudissaient. C’était extraordinaire. Extraordinaire. Le plus important c’est ce que vous montrez pas le nombre d’années où vous jouez dans un club. Même aujourd’hui dans une émission Jérôme Rothen a rappelé que je savais tirer des coups francs pied droit et pied gauche. Mon fils a retrouvé ça sur YouTube et me l’a envoyé (rires).


Sur le plan international, tu as joué d’abord avec la Tchécoslovaquie puis ensuite avec la Slovaquie. Était-ce difficile de changer de sélection en cours de carrière à cause du contexte politique ?
Non ça n’a pas été difficile, c’était simplement une évolution politique qui a amené cette situation. Je suis né en Tchécoslovaquie qui a été mon pays. En 1993, les deux pays se sont séparés à l’amiable et du coup je suis devenu Slovaque car je suis né dans la partie slovaque. Quand il y a eu cette séparation, j’étais en France.


« Mon passage en France a été un grand plaisir »


Est-ce que c’était bizarre de ne plus jouer avec des joueurs avec qui tu avais l’habitude d’évoluer avec la Tchécoslovaquie ?
En 1993, beaucoup de joueurs de ma génération commençaient à sortir de l’équipe nationale. Quand j’ai commencé à jouer avec l’équipe slovaque, il y avait beaucoup de jeunes joueurs. J’avais 28 ans et j’étais déjà l’un des plus anciens. Nous les joueurs avons subi cette séparation politique. Elle a eu lieu en janvier 1993. Mais à ce moment-là, la sélection tchécoslovaque a continué à jouer jusqu’en novembre 1993 car nous avions commencé les qualifications pour la Coupe du monde 1994 dès 1992, une compétition pour laquelle la Tchécoslovaquie ne s’est pas qualifiée. La Slovaquie a joué son premier match en 1994. Entre nous les joueurs, il n’y avait jamais de problèmes, au contraire. Tout ça, c’était politique. Aujourd’hui, les Slovaques et les Tchèques ont d’ailleurs de meilleures relations qu’avant.


Enfin, souhaites-tu ajouter quelque chose Lubomir ?
Comme je l’ai dit dans cette interview : j’aime beaucoup Bastia et la Corse, mais si je devais revivre à l’étranger, je reviendrais à Saint-Étienne aux côtés de mes amis que j’adore. Mon passage en France a été un grand plaisir. Mais après je ne veux pas quitter mon pays que j’aime beaucoup. Je suis très content en Slovaquie.


Propos recueillis par Clément Lemaître

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